La fièvre de l’émigration rifaine est retombée
Clôturée dimanche à Saïdia, la rencontre internationale des ONG issues des migrations marocaines a exploré les liens entre migration et développement. Intervenant lors de cet événement, le professeur d’histoire contemporaine à la Faculté de Meknès, Mimoun Aziza, retrace l’impact de l’immigration dans le Rif.
L’émigration a façonné le développement du Rif. Comment expliquez-vous l’importance des phénomènes migratoires dans la région ?
L’émigration est une tradition dans le Rif, et elle « s’hérite » dans la famille comme une profession. On travaille, on va à l’école, on immigre. Émigrer est une tradition bien ancrée, du fait de la surpopulation de la région, de la pauvreté et de l’isolement du territoire et de la marginalisation par le pouvoir central. Les Rifains se débrouillent à travers la migration.
Pour la réussite sociale, on utilisait le dicton « Je ne suis pas allé à l’école, je ne suis pas allé en Allemagne ». Durant une longue période, on utilisait le terme « l’Allemagne » pour dire « l’étranger » dans les années 1970, car la première génération est partie travailler dans les mines en Allemagne. C’étaient les premiers échos venus d’Europe.
Quelles sont les spécificités de l’immigration rifaine ?
Tout d’abord, la diversité des destinations. On trouve des Rifains dans toute l’Europe, notamment dans les pays nordiques — Danemark, Norvège, Suède. Deuxièmement, chez les Rifains, comme la tradition de la migration est forte, on émigre même si on a les moyens de bien vivre, car cela constitue un prestige, et il existe une familiarité avec l’Europe. Troisièmement, toute la vie des Rifains s’organise autour de l’immigration. On attend l’été pour faire les mariages, car de nombreux membres de la famille habitent à l’étranger.
Après plusieurs années à l’étranger, de nombreux Rifains reviennent à leur terre d’origine. Comment se passe ce retour ?
Le retour est souvent dramatique. Ils ont la nostalgie du retour qu’ils traînaient dans leur valise depuis longtemps. Lorsqu’ils reviennent après 40 ans, ils s’installent dans la maison qu’ils ont construite, mais ils se retrouvent seuls. Leurs enfants et neveux sont à l’étranger. Alors, ils retournent parfois au pays d’accueil ou restent dans le va -et -vient permanent entre les deux pays.
Comment l’immigration, et notamment le regroupement familial des années 1970, a-t-il impacté le modèle familial rifain ?
Le regroupement familial s’est fait suivant la tradition rifaine. La société rifaine a parfois plus évolué que les migrants qui sont partis. Ceux-ci sont restés très traditionnels. En effet, en étant souvent installés à la campagne, notamment aux Pays-Bas, les migrants n’ont pas accès à l’école et ne connaissent pas forcément bien la société du pays d’accueil. À l’époque, les mariages se font souvent entre les familles de migrants, et il y a alors peu de mariages mixtes.
Quelle est la situation actuelle ?
Alors que, auparavant, le désir d’émigrer était très fort, la fièvre de l’émigré est retombée. Le contact avec l’Europe est quotidien, et les migrants rencontrent actuellement des difficultés dues à la crise. Le regard a donc changé, mais l’émigration reste très présente. S’il existe la possibilité d’émigrer, il y a toujours le prestige de partir.◆



