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Maroc

3 février 2012

« La majorité choisit le pays de résidence »

Ecrit par

Pour mieux comprendre les binationaux, ainsi que les problématiques qui les concernent, Le Soir échos s’est entretenu avec Driss El Yazami, président du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME), lui même détenteur d’une double nationalité.

Driss El Yazami, président du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME).

Driss El Yazami, président du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME).

Les Marocains demandent de plus en plus l’obtention d’une seconde nationalité (en Europe et Amérique du nord). Quelles sont leurs motivations ?
Chaque fois que l’on évoque l’émigration, les gouvernements comme les migrants eux-mêmes pensent dans un premier temps qu’il ne s’agit que d’un acte provisoire, qui se clôturera tôt ou tard par le retour à la terre natale. Depuis des siècles, l’histoire de l’immigration prouve plutôt le contraire. Les migrations de travail se transforment presque toujours en migrations de peuplement et les Marocains d’Europe comme des Amériques le démontrent encore une fois. On n’émigre pas impunément, disait le grand sociologue Abdelmalek Sayad. Le regroupement familial, les naissances des enfants dans le pays d’immigration, et l’acculturation des migrants de la première génération sont les principaux ressorts qui expliquent ce mouvement vers la naturalisation des Marocains émigrés, même si cela ne signifie pas du tout la rupture avec la terre d’origine.

Pour un Franco-marocain par exemple, comment peut-il allier sa citoyenneté républicaine à son assujettissement à la monarchie ?
je ne vois pas pour ma part, et les Marocains binationaux le démontrent tous les jours, de contradiction. Il s’agit tout simplement d’agir en citoyen pour jouir de ses droits. Fondamentalement, et au-delà de la différence de régime politique, les valeurs des droits de l’Homme, sont au cœur des constitutions des deux pays et constituent un socle commun. Je signale au passage que la demande de renonciation à la nationalité française n’est pas un droit automatique (c’est le cas dans certains pays) et qu’on désigne cette démarche légale comme « une demande de rupture des liens d’allégeance ».

Comment évaluez-vous l’approche de l’État envers ces binationaux ?
Là non plus, et contrairement aux clichés, il n’y a pas de spécificité marocaine. Aucun Etat au monde ne renonce à sa population expatriée et aux liens qu’il veut maintenir avec elle. Le Maroc n’est pas le seul pays à avoir créé un Conseil de l’émigration. Et tous les Etats sont confrontés à la problématique de la double nationalité, voire de la triple nationalité. Et le phénomène est probablement appelé à s’amplifier avec l’accroissement des mobilités humaines.

Certains pays européens semblent se diriger vers l’interdiction de la double nationalité ? Les Marocains doivent-ils s’en inquiéter ?
Il s’agit plus d’un discours partisan, populiste et polémique, qui prospère en période électorale. Il n’y a aucune possibilité légalement admissible dans un Etat démocratique de le faire.

Il existe une forte communauté d’origine marocaine en Israël. Sont-ils comptabilisés en tant que binationaux ?
Il n’y a aucune manière scientifiquement rigoureuse pour un gouvernement de connaître le chiffre global de ses expatriés binationaux. En droit, les membres de la communauté d’origine marocaine en Israël sont bien évidemment Marocains de nationalité, comme tous leurs compatriotes, partis dans un quelconque pays du monde, quelle que soit leur confession, la date de leur départ et quel que soit leur statut en termes de nationalité dans le pays de résidence. Pour prendre un exemple à la fois proche et différent, des descendants de la quatrième ou cinquième génération des Républicains espagnols partis aux Amériques, peuvent récupérer leur nationalité espagnole quand ils le souhaitent.

Comment peut-on encourager les binationaux à s’investir davantage dans la vie politique marocaine ?
Il faut surtout respecter leur choix et regarder la réalité en face. Le fait est que la majorité choisit de s’investir dans la vie politique des pays de résidence, sans pour autant renoncer aux liens culturels et spirituels avec le Maroc. En Belgique par exemple il y a un belgo-marocain au Parlement européen, 6 au Sénat, 3 à la Chambre (parlement fédéral), deux au Parlement flamand, et 14 au Parlement de Bruxelles-Capitale, sans parler des dizaines d’élus locaux. Quant à ceux qui souhaiteraient s’investir dans la vie politique au Maroc, il n’y a aucune entrave en droit. En pratique, il faut amplifier l’offre culturelle à leur destination, pour maintenir leur lien au pays et présenter sans langue de bois les réformes en cours au Maroc, le plus justement possible, à la fois sans minorer les problèmes, ni exagérer les difficultés.

La détention d’une double nationalité est-elle compatible avec les valeurs de patriotisme ?
Sans aucun doute. Mais comme vous le savez, il y a une distance énorme entre le patriotisme et le chauvinisme. En outre, il faut se faire à l’idée que les jeunes d’origine marocaine, qui sont la majorité de notre émigration, sont en même temps Marocains et Français ou Belges ou Néerlandais, … Il ne s’agit pas de leur demander de choisir une appartenance ou une fidélité contre l’autre, mais plutôt, comme le dit l’article 16 de notre constitution, d’être des acteurs actifs du « resserrement des liens d’amitié et de coopération avec les gouvernements et les sociétés des pays où ils résident, ou dont ils sont aussi citoyens ».

Les textes de loi marocains sont-ils suffisants à garantir tous les droits aux binationaux marocains ?
La Constitution a consacré 3 articles (16, 17, 18) aux Marocaine du monde et un article a constitutionnalisé le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger. Le texte fondamental appelle à défendre leurs droits dans les pays de résidence, à maintenir leurs liens humains, culturels et spirituels avec le Maroc, à renforcer leur contribution au développement du pays. En même temps, ils sont électeurs et éligibles et doivent être impliqués dans toutes les institutions consultatives et de bonne gouvernance.◆




 
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