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« Ce qui ne se régénère pas dégénère »

Mercredi à la BNRM dans le cadre des rencontres Ibn Rochd 2012 : “ Changer quoi ? Réforme ou révolution ”, le Soir échos a rencontré le sociologue et philosophe français Edgar Morin. Interview.

Edgar-Morin

Edgar Morin, sociologue et philosophe français.

Pouvez-vous nous dire ce que vous attendez des rencontres Ibn Rochd ?
J’attends, sur ces problèmes capitaux et qui nous posent des tas de questions et de grandes incertitudes sur l’avenir, j’attends que nous nous éclairions les uns les autres. Je suis très content  quand une rencontre prend à bras-le-corps un sujet fondamental. C’est un sujet fondamental de notre temps évidemment : « Changer quoi ? Réforme ou révolution ? » Nous sommes dans un monde qui, évidement, est changeant, mais le changement du monde n’obéit absolument pas à nos volontés. C’est une machine qui est en marche. Là-dessus surgissent des événements inattendus et qui sont très beaux comme les événements du Printemps arabe. Après, on a l’impression qu’ils sont détournés, qu’ils sont confisqués, qu’ils sont aplatis… Moi, je trouve que notamment dans cette journée – aujourd’hui, où on va se référer aux grandes révolutions du passé -, on va constater que, à commencer par 1789, qui a été un lever de soleil comme l’a été en Tunisie ce printemps, le mouvement lui-même a été suivi par la terreur, elle-même conséquence de la guerre qui elle-même a été suivie par Thermidor, par Bonaparte, par la royauté. Mais le message initial de la révolution a ressuscité et est revenu. Regardez, après plus d’un siècle la France, a pu instituer une république qui était plus ou moins l’héritière de 89. Bien entendu, cette république n’était pas immortelle puisqu’il a fallu une défaite qui était la défaite en 1940 de la France face à l’Allemagne pour que, un autre visage de la France qui a été refoulé apparaisse. Puis, il y a eu la libération, et on est reparti … Maintenant, nous sommes en aventure.

Peut-on, justement, comparer le Printemps arabe à la révolution française ?
Disons que le Printemps arabe, comme 1789, c’est le début d’une aventure historique, c’est les germes de quelque chose, d’un futur meilleur, mais en même temps, ça subira toute une série d’événements contre lesquels il faudra à nouveau réagir. Ma maxime c’est : « Ce qui ne se régénère pas dégénère ». Même une belle démocratie, si elle ne se régénère pas, elle s’aplatit, elle devient vide. Je pense que il faut qu’il se régénère et que l’on comprenne peut-être, et ça sera le sens de mon intervention, que l’alternative n’est pas réforme ou révolution mais qu’il faut aller au delà et chercher ce que j’appelle « métamorphose ». La chenille acquiert des ailes qui lui permettent de voler, c’est ça la métamorphose. Elle se transforme, elle ne se détruit pas, elle se transforme. Nous avons besoin, je pense, d’une métamorphose, aussi bien dans le cadre des nations que dans le cadre de la planète. Que nous le voulions ou pas !

Pour en revenir au Printemps arabe, bien qu‘on n’ait pas assez de recul encore, que pouvez-vous dire de ce qu’on voit aujourd’hui ?
Là, aujourd’hui, que se passe-t-il ? Vous avez une force explosive qui est partie de la jeunesse avec des aspirations fondamentales, où on a reconnu les mêmes aspirations qui ont eu lieu en Chine, place Tian’anmen ou à la révolution française. Ces jeunes ont montré au monde que dans les pays arabes, il n y a pas l’alternative : soit une dictature soi-disant laïque impitoyable; soit un pouvoir religieux lui-même sous forme de dictature. Ça, c’est la démonstration. Maintenant, il est arrivé une phase où l’exercice de la démocratie représentative a porté au pouvoir – en majorité – des partis religieux. Pourquoi ? Je pense qu’il y a eu deux raisons. Tout d’abord, les partis laïcs, ou bien la répression les avait réduit à presque rien, je parle de la Tunisie et d’Égypte … ou bien ils étaient détachés de la vie populaire immédiate, alors que dans ces pays, c’était beaucoup plus les islamistes qui étaient en contact avec les populations – notamment les pauvres – et qui pratiquaient la solidarité et qui, éventuellement, avaient des moyens financiers qui pouvaient venir d’Arabie Saoudite ou d’ailleurs. Donc, si vous voulez, il y a eu ce vide politique. Vous savez, il y a encore cinquante ans, il y avait un espoir qui venait du socialisme ou du communisme, cet espoir n’existe plus et il n y a pas de voie nouvelle qui permettrait, en quelque sorte, de produire un nouvel avenir. J’ai fait deux livres sur ce thème, dont un s’intitule La Voie. L’absence de voie n’est pas un problème spécifique à ces pays, il se pose en France. Regardez les élections qui ont lieu en ce moment même : nous vivons, chacun à notre façon – vous, au Maroc, dans des conditions beaucoup moins mauvaises que dans les autres pays, car vous avez des garde-fous, si j’ose dire, – le même problème… Tant qu’il n’ y a pas une pensée capable de faire un diagnostic sur la situation mondiale, sur la situation humaine et de dire nous allons vers des catastrophes, si tout continue ; qu’il faut alors changer de voie et aller vers une métamorphose – je reprends ce terme – ni révolution ni réforme mais la métamorphose. (…) Mon espoir, c’est qu’une surprise surgisse. Souvent, des surprises sont arrivées dans l’histoire, à commencer par la surprise du printemps tunisien, d’autres surprises peuvent venir. Ce n’est pas parce qu’on ne voit pas aujourd’hui surgir les formes, la pensée et le message nouveau qu’il n y en aura pas. Ma devise est celle du poète Hölderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve.  » ◆

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