« Luttons contre les oligopoles »
Après la récente hausse des prix des carburants, le débat sur la réforme de la Caisse de compensation a refait surface. Le Soir échos a rencontré dans ce sens l’économiste Najib Akesbi. Entretien.

Selon Najib Akesbi (ci-dessous), la classe moyenne peut être également pénalisée par les prix qui vont augmenter.
Que pensez-vous de l’augmentation récente des prix des carburants ?
Vous savez… Une hausse des prix n’est jamais une bonne nouvelle. En particulier dans un pays où une grande partie de la population vit dans des conditions très difficiles. Si on était un pays où les niveaux des revenus étaient ceux de la Suède, on ne parlerait pas de Caisse de compensation, on ne parlerait pas de subvention des produits alimentaires de base. (…) Le problème de la subvention des produits alimentaires de base est, je dirais, au carrefour de trois problématiques majeures dans ce pays : la dépendance à la fois énergétique et alimentaire du pays ; la pauvreté, c’est quand même extraordinaire et assez affligeant de constater que plus d’un demi-siècle après l’indépendance du Maroc, il y a une grosse partie de la population, qui en est encore à ne pas être en mesure de payer de quoi s’alimenter et de quoi se transporter à des prix qui sont ceux du marché (…) ; et les finances publiques, devenues intenables. (…) J’ajouterais à ces trois éléments, et ce n’est pas le moindre des problèmes, que, paradoxalement, dans ces secteurs aussi vitaux, qui sont de surcroît pris en charge par les finances publiques, que prospère l’économie de rente. On est dans des secteurs qui sont soit monopolisés, soit oligopolisés, soit d’une manière ou d’une autre, font l’objet d’entente et donc ne permettent même pas un minimum de transparence et de fonctionnement des règles dites du marché. (…) Commençons par assainir la situation. Mettons en place une transparence, luttons contre les oligopoles et les abus de pouvoir sur les marchés, les ententes, la rente. Et quand la situation apparaîtra clairement, nous pourrons discuter sur qui doit payer quoi et combien. (…)
Vous êtes pour la réforme ou la suppression de la Caisse de compensation ?
Soyons clair. Ce dont il est question c’est un système de subventions à travers les prix. Aujourd’hui, je crois qu’il y a vraiment un consensus, car plein d’études convergentes ont été faites. Ce système est à la fois inefficace, inéquitable et financièrement, excessivement coûteux pour ne pas dire ruineux. Si on est d’accord sur ce constat, le système est mauvais dans l’absolu, donc il faut le changer absolument. Ça veut dire qu’il faut changer un système qui est fondé sur une aide indirecte à travers les prix par un autre système d’aide directe au revenu.(…) On peut faire un calcul simple : je suis content de constater que le rapport du Conseil de la concurrence, publié la semaine dernière, va dans le même sens, avec des évaluations qui sont, à mon avis, moins généreuses que ce que je propose. Aujourd’hui, entre les 7 à 8 milliards du passé et les 50 milliards actuels il y a une marge. Je m’explique : officiellement aujourd’hui, on dit qu’il y a à peu près 5 millions de pauvres absolus. Certains considèrent qu’il n’y en a pas plus que 2,5 millions, mais soyons larges donc considérons qu’il y a 5 millions de pauvres. A raison de 5 personnes par ménage, ça fait 1 million de ménages pauvres. Le Conseil de la concurrence propose de donner 500 dirhams (moi je propose 1 000 dirhams) par mois à chaque ménage pauvre, ça fait 12 000 DH/an, soit 12 milliards de dirhams par an. C’est un quart de ce qui est aujourd’hui dépensé de manière inefficace et injuste -c’est un calcul global simplement pour montrer l’évidence des choses-. Un autre argument auquel il faut être attentif, c’est la classe moyenne qui peut être également pénalisée par les prix qui vont augmenter alors qu’elle n’aurait pas d’aide pour compenser cette hausse des prix. Et bien la marge est encore large ! Considérons encore un autre million, considérons même 2 millions de ménages, c’est-à-dire 10 millions de personnes de la classe moyenne, et donnons leur 500 dirhams par mois. Soit 6000 DH/an. On arrive donc à un maximum de 24 milliards, soit encore moins que la moitié de la somme qui est aujourd’hui dépensée de manière inefficace et injuste. Vous voyez comment, non seulement l’Etat règle un problème de manière radicale, mais il fait aussi des économies budgétaires alors que le budget de l’Etat est dans une mauvaise passe. Donc voilà une réforme qui règle un problème non seulement de régulation sociale mais permet à l’Etat d’économiser 25 à 30 milliards de DH.
Comment cibler qui est pauvre ? Et quels sont les critères ?
Il y a quelques années, on pouvait se poser la question « qui est pauvre ? », mais avec l’expérience du RAMED, ce débat est dépassé. Même s’il n’est pas parfait, le travail a déjà été fait. Il y a des listes qui existent même s’il faut constamment les amender, les rectifier. Mais l’essentiel est fait puisqu’on en est aujourd’hui à la phase où on distribue des cartes RAMED aux gens. (…) Donc on peut considérer qu’une partie de ceux qui le touchent sont des pauvres qui ont droit à une aide directe et qu’une autre classe moyenne d’une tranche inférieure aurait également droit à une aide mais moins importante. Mais ce débat est aujourd’hui relativement maîtrisé. ◆

