« Un clown ne gagne jamais »
Yves Dagenais, alias Omer Veilleux, pousse les limites de la maladresse et surtout de la créativité. Clown depuis 25 ans, il donne actuellement des master class à Marrakech, dans le cadre du Festival Awaln’art. Rencontre.

Le Canadien Yves Dagenais, alias Omer Veilleux, est un clown de spectacles qui collabore avec le Cirque du soleil. Il a donné plusieurs master class à Marrakech, pour le festival Awaln’art.
Yves Dagenais aborde la clownerie avec sérieux. Clown de spectacles, baroudeur et enseignant à l’École nationale du cirque de Montréal, à l’École nationale de l’humour de Montréal, à l’École nationale du théâtre du Québec, et à l’Institut national des arts du Music Hall à Le Mans France, il maîtrise l’art de tourner la vie en dérision et excelle dans l’écriture clownesque. Il collabore avec le prestigieux Cirque du soleil pour le casting des jeunes clowns. Affable, jovial et d’une rare sensibilité, il nous a longtemps parlé de ces humoristes silencieux.
Vous vous êtes produit dans d’innombrables pays. Comment avez-vous acquis cette renommée internationale?
J’étais comédien de théâtre et j’ai toujours été attiré par l’art clownesque. En 1982, j’ai demandé une subvention pour monter un spectacle de clown que j’ai joué au « Théâtre des Amériques », juste pour tenter. Après la présentation du spectacle, j’ai voulu retourner au théâtre. Mais j’ai été contacté par des producteurs présents lors du festival, et c’est ainsi que j’ai commencé mes tournées. J’ai fait des spectacles dans le monde entier pendant 20 ans et j’ai arrêté depuis deux ans.
Quelle est la particularité de l’écriture clownesque?
La situation doit être simple, et l’écriture minimaliste. Le tempo ne vient que plus tard, lors du gag, et c’est ce qui le rend plus drôle. Il faut une grande dose de créativité, d’improvisation, de précision et de répétition. Contrairement au théâtre, un spectacle clownesque implique beaucoup de ruptures. Un clown passe sans cesse du registre de la déprime au délire, et il ne va jamais au bout de ses émotions. Un clown doit savoir rire de lui-même, et accepter de perdre parce qu’il y a toujours la quête de gagner, comme un Don Quichotte. Il représente 90 % des hommes, vu que nous passons notre vie à faire des gaffes, et à les réparer.
Comment définiriez-vous un clown ?
J’ai longtemps essayé de définir un clown mais le sens est trop large. Un clown représente la naïveté, la vulnérabilité, la maladresse, et n’apprend jamais de ses erreurs. C’est ce qui fait rire les gens parce qu’il n’est pas dans la normalité. Il peut penser qu’un lacet est attaché, alors que le public voit bien qu’il ne l’est pas. Dans la grande majorité, un clown veut gagner mais n’y arrive pas. Avec lui, les choses simples deviennent compliquées. C’est pour ça que les enfants aiment les clowns, justement parce qu’ils sont maladroits et naïfs comme eux. Mais c’est une belle naïveté, parce que c’est l’art de l’essentiel.
Pourquoi certains clowns sont-ils tristes ?
C’était surtout le Pierrot de pantomime, qui est triste ou plutôt romantique ou poétique, mais on en voit de moins en moins, tout comme le faciès exagéré qui devient de plus en plus rare. Les clowns tendent en général vers plus de minimalisme. Moi-même je n’ai qu’un costume de ville simple, sans extravagance, et je ne mets jamais de nez. Par contre, je force sur le maquillage pour accentuer les expressions. D’ailleurs, je développe un projet actuellement ; un dictionnaire des clowns. Il fait 1 000 pages et répertorie les clowns de 1780 à l’an 2000. J’explique leur vie et leur parcours, et c’est un projet qui n’a jamais été initié auparavant.
Qu’en est-il des clowns sociaux ?
Certains clowns font réfléchir, et écrivent des spectacles ayant trait à la politique, au social ou au poétique. J’ai moi-même réalisé des numéros où j’ai abordé les guerres, le machisme, le harcèlement sexuel et autres sujets sociaux. Celui sur la guerre dure 13 minutes et je le présente toujours en dernier dans mes spectacles, et de nuit, comme pour le graffiti. Je l’ai joué en Bulgarie sous le régime totalitaire, au Chili deux semaines après le départ de Pinochet, et en Colombie pendant que les soldats armés de mitraillettes se promenaient à l’extérieur de la salle. Et à chaque fois, l’accueil du public était impressionnant. ◆
Bouffon… un sacré métier !
Le clown est issu de plusieurs cultures. Ses origines remontent à plusieurs disciplines, plus précisément à l’époque de la Comedia de l’arte, ou la comédie grecque. C’est le clown Joseph Grimaldi d’Angleterre, à la fin du 18e siècle, qui a façonné le clown d’aujourd’hui, introduisant le maquillage blanc (ou visage enfariné) qui exagère les mimiques et le costume voyant. Aujourd’hui, la culture clownesque prolifère en Espagne. De même, la France connaît récemment une résurrection de l’art clownesque. Il existe 72 types de clowns, dont les plus célèbres : Le clown et l’auguste. Le nom « clown » est générique mais désigne un type de personnage clownesque, il est le dominant alors que l’auguste est la victime. Ce dernier est celui qui subit constamment, ou qui est le plus souvent victime de lui-même, d’un objet ou d’une situation. Toute la dynamique clownesque est condensée dans ces deux personnages. Un clown ne gagne jamais et représente l’anti-héros. Il parle rarement, et doit être fidèle à un seul personnage toute sa vie.

