La prolifération d’armes de tous genres dans la région du Maghreb, due notamment au conflit libyen, fragilise la sécurité et suscite le spectre de la menace terroriste. Face à une telle situation, Mohamed Benhammou, président de la Fédération africaine des études stratégiques (FAES) et directeur du Centre marocain d’études stratégiques (CMES), confie au Soir échos la stratégie à adopter pour lutter contre le terrorisme au Maghreb.
La récente saisie d’armes d’Amghala rappelle qu’aucun pays de la région n’est totalement imperméable aux groupes terroristes.
Quelle lecture faites-vous du printemps arabe ?
Je pense que c’est une nouvelle ère qui commence. Malgré le caractère soudain et rapide de ces événements, ce qui passe actuellement était prévisible. Et on peut l’expliquer en suivant trois phases. La première, c’est la chute du mur de Berlin qui a libéré l’Europe de l’Est. Cet événement avait provoqué de nombreuses réformes politiques dans beaucoup de pays, mais la plupart des États du monde arabe sont restés loin de tout changement. On peut dire que les peuples arabes attendaient également leur tour.
La deuxième phase concerne le 11 septembre. Comme vous le savez, cet événement a non seulement marqué les esprits, mais a de même marqué l’évolution des sociétés arabes dans la mesure où cela a accentué le sentiment de refus et de rejet des dirigeants par leurs peuples. La troisième phase est, à mon avis, la crise économique mondiale qui a eu des impacts sur la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Cette crise a conduit à l’explosion des mouvements de contestation. On a pu l’observer avec l’exemple tunisien. Certes, ces révoltes contre les pouvoirs établis sont l’œuvre de citoyens ordinaires qui réclamaient la démocratie, la liberté et plus de dignité humaine. Toutefois, il y a une différenciation à faire entre les pays concernés.
Ces événements ont-ils instauré un nouvel ordre dans les relations entre l’Occident et le monde arabe ?
Tout à fait, ces événements ont d’abord établi un nouvel ordre arabe en ce sens que les réalités de cette partie du monde vont désormais être reconfigurées. C’est donc une ère de modernité qui s’ouvre. Une approche nouvelle s’avère indispensable dans les relations entre le monde arabe et ses partenaires stratégiques. L’Union européenne, les États-Unis et le reste du monde doivent s’adapter avec de nouvelles stratégies.
Mohamed Benhammou, président de la Fédération africaine des études stratégiques (FAES) et directeur du Centre marocain d’études stratégiques (CMES)
La situation actuelle en Libye fragilise la sécurité dans la sous-région et fait craindre la recrudescence du terrorisme. Le Maroc est-il à l’abri ?
La situation actuelle en Libye est vraiment inquiétante. La profusion d’armes de tous genres et le nombre important de mercenaires sur le sol libyen interpellent plus d’un. Kadhafi a procédé au déstockage de ses dépôts d’armes depuis la fin du mois de février. Le Maroc n’est pas du tout à l’abri de cette menace. Les pays du Sahel aussi sont dans cette logique, notamment le Niger où il y a beaucoup de mercenaires ayant quitté la Libye après la chute du régime libyen. De même, Kadhafi avait armé des groupes d’insurrection de ces pays subsahariens pour qu’ils combattent sur le sol libyen. Maintenant que la donne a changé en Libye, le retour de ces mercenaire fait craindre le pire, car ils pourront se recycler en groupes terroristes ou bien intégrer Al Al-Qaïda au Maghreb islamique. Notre sous-région est plongée dans la vulnérabilité sur la plan sécuritaire.
À votre avis, comment l’État marocain peut-il contribuer à la lutte contre le terrorisme au Maghreb ?
Le Maroc est un pays incontournable dans la lutte contre le terrorisme. Les services de sécurité et de renseignements marocains ont déjà fait leur preuve sur ce plan. Et nous disposons des moyens humains et techniques pour ce faire. Notre pays s’est également engagé dans la lutte contre toutes les sources d’instabilité dans la région. Mais malheureusement, l’Algérie veut faire de la lutte contre le terrorisme une affaire personnelle. Alger entretient donc un statu quo sur le sujet. Notre voisin veut tout faire pour nous exclure de toutes les actions, alors que le terrorisme est une menace collective et, par conséquent, il faut une stratégie collective en vue d’une solution efficace. La semaine dernière, le Maroc n’était pas à la conférence sur la sécurité au Sahel parce qu’ Alger s’y opposait. Les autorités algériennes doivent sortir de cette pathologie historique anti-marocaine pour s’inscrire dans le nouvel ordre maghrébin imposé par la situation actuelle. Il n’y a que la coopération entre les pays concernés qui pourra aboutir à une réponse face à la menace terroriste.
Face à ce statu quo algérien, doit-on davantage impliquer les Occidentaux ?
Pas forcément. La stratégie doit être commune, certes, mais il faut aussi qu’elle soit ouverte ; c’est-à-dire que les services en charge de cette lutte pourront bénéficier de l’assistance technique, de formations en matière de contre-terrorisme de la part des pays occidentaux pour renforcer leur savoir-faire. Mais je ne préconise pas une intervention directe d’une quelconque armée occidentale dans la région.
Dix ans après le 11 septembre, quelle analyse faites-vous aujourd’hui de la lutte contre le terrorisme dans le monde ?
Cet événement a changé le monde. Cependant, Al-Qaïda demeure toujours une nébuleuse et même la mort de Ben Laden n’y a rien changé. Le terrorisme a d’ailleurs connu différentes évolutions. Il y a des groupes affiliés à Al-Qaïda qui sont encore très actifs. Il est de même devenu individuel de nos jours ; c’est-à-dire que vous avez des personnes qui s’auto-radicalisent et qui mènent des actes terroristes de façon individuelle. Il ne faut pas aussi oublier la cybercriminalité. Mais toutefois, je crois qu’aujourd’hui, on ne pourra plus assister à une attaque terroriste de la même envergure que celle du 11 septembre 2001 aux États-Unis, car beaucoup de mesures ont été prises dans ce sens. En même temps, la phase de transition actuelle, dans les pays secoués par le printemps arabe, ne doit pas durer trop longtemps; car cela va ouvrir la voie à des radicalisations qui ne seront pas favorables à la démocratie. Il faut pour ce faire, trouver des solutions immédiates aux attentes économiques et sociales des populations pour éviter que la pauvreté n’amène les jeunes à trouver refuge au sein des groupes radicaux. Nous sommes donc à un tournant. Tout peut se passer.◆




