Le chef-d’œuvre qu’est Le Retour du marin de David Garnett, parut à Londres en 1925, et la collection 10/18 nous offrit en 1985 la possibilité d’en lire la traduction par Lucienne Lanusse. David Garnett raconte une scène qui se passe en 1858, mais pourrait fort bien se dérouler de nos jours puisque c’est la scène, [...]
Le chef-d’œuvre qu’est Le Retour du marin de David Garnett, parut à Londres en 1925, et la collection 10/18 nous offrit en 1985 la possibilité d’en lire la traduction par Lucienne Lanusse.
David Garnett raconte une scène qui se passe en 1858, mais pourrait fort bien se dérouler de nos jours puisque c’est la scène, hélas éternelle, que jouent la jalousie et la bêtise contre la différence de couleurs ou de mœurs.
L’arrivée à Southampton du marin William Targett (dont le patronyme rappelle le nom de l’auteur) serait un banal retour au pays si le marin n’était accompagné d’un « jeune nègre » dont le lecteur découvrira bientôt qu’il s’agit d’une jeune princesse africaine.
Tulip est le trésor de William ; dans un premier temps au moins, un trésor cela se cache. De plus, William a été mêlé au commerce d’esclaves (comme aussi bien, le père de Tulip) et cette activité ancienne, interdite aux Anglais par leurs lois, lui impose la prudence.
William et Tulip ont un petit garçon, Sambo, dont une hôtelière dira : «C’est épouvantable ! Je ne pensais pas qu’ils étaient si noirs à cet âge».
Le Retour du marin émeut et renseigne, illustre et dénonce, enchante et scandalise. Garnett est un écrivain qui manie aussi bien le légendaire que l’analyse et, sans besoin de diatribes, il illumine d’évidence la saine colère éprouvée.
L’autre est toujours et partout un motif d’étonnement. Tulip fait remarquer à William qu’on ne s’était pas gêné au Dahomey pour dévisager le marin. La princesse Gundemy devenue Tulip n’exige pas de n’étonner aucun paysan anglais. D’ailleurs, elle n’exige rien ; elle a ce qu’elle souhaite : elle aime et elle est aimée.
Après quatorze ans passés à naviguer, William devient cabaretier à l’enseigne du « Retour du marin ». Un cabaret, passe encore, mais une négresse et son enfant, voilà qui n’est pas admissible pour la sœur du marin. La réponse de William : «Renvoyer ma Tulip, Lucy, parce que vous êtes une si belle dame ! Mais, en Afrique, ma Tulip était une bien plus grande dame que toutes celles que vous avez jamais vues, et elle m’a apporté une grande fortune. Mais le cabaret, lui-même, est à Tulip, avec tout ce qu’il contient ! et quant à vous, Lucy, vous pouvez dire à votre mari d’envoyer ailleurs chercher sa bière».
De fait, William et Tulip vont affronter des manigances sans fin, même si le cabaretier tente de se rassurer en remarquant qu’après tout «ma Tulip est une négresse aux cheveux crépus et aucun des lourdauds d’ici ne pourrait la regarder sans étonnement». Le lecteur est donc témoin des tentatives d’insertion d’une fille de roi qui aurait été capitaine dans une armée d’amazones si elle n’avait quitté l’Afrique pour la campagne anglaise. Et Tulip se demande pourquoi les Anglais ne hurlent pas des chansons en chœur. Comme le signale William à son frère : «Elle pense que nous sommes ici une très ennuyeuse bande de sauvages».
Princesse, Tulip n’a que mépris pour les esclaves d’Amérique : «Ma famille en a vendu des milliers tous les ans. Ce sont tous des scélérats qui auraient dû être tués aux assises annuelles mais mes ancêtres, les rois du Dahomey, ont toujours été des hommes bons, ils ont toujours sauvé autant de vies qu’ils le pouvaient et vendu les scélérats aux hommes blancs à Ouidah».
Tulip pense, à cause des guerres tribales, qu’elle appartient à une race cruelle et sauvage mais qui rit plus que les Anglais. La cruauté, la sauvagerie, elle les connaîtra dans leur version anglais lorsque William sera tué par un boxeur mercenaire en punition d’avoir rossé un fermier qui insultait sa Tulip. Et la femme du cabaretier qu’on jugeait insolente parce qu’elle était habillée comme une dame et parce qu’elle était elle, deviendra la bonne du nouveau cabaretier après avoir confié son fils à un commandant de marine retournant en Afrique, mais qui refusera de prendre une femme à son bord.





