« Le principal objectif était de dégager Wade »
Le 1er juillet, les Sénégalais devaient élire leurs députés sur un total de 24 listes et coalitions. Enseignements majeurs de ces joutes législatives : le triomphe de la coalition présidentielle et le bon score réalisé par des partis religieux, ainsi que le fort taux d’abstention estimé à 67 %. Éclairage avec Barka Ba, chercheur en Sciences politiques et directeur de l’information De la Télévision futurs médias (TFM).

Pour Barka Ba, la percée des certains guides religieux répond au besoin d’un offre politique nouvelle.
Comment analysez-vous la bonne prestation des mouvements ou partis religieux lors des dernières législatives ?
Il faut d’abord relativiser leur succès. Certes ils ont fait un score honorable mais la plupart d’entre eux se retrouvent tout au plus avec quatre députés. Et même si l’idée leur venait de se fédérer, ces partis ou mouvements religieux arriveront difficilement à regrouper 15 députés, le nombre minimal requis pour constituer un groupe parlementaire. Cela dit, c’est un score qui n’est pas ridicule par rapport à d’autres partis politiques traditionnels plus anciennement implantés et qui n’ont pas réussi à avoir un seul député. Le second bémol qu’il faut apporter, c’est que ces partis ou mouvements ne sont pas à proprement parler religieux. Si on prend le cas par exemple le cas du mouvement Bës du Niak de Serigne Mansour Sy Djamil, qui est certes issu de la grande famille maraboutique d’obédience tidjane de Tivaouane, on remarque que l’une des parlementaires emblématiques qui figure sur sa liste et qui va siéger au nom de ce mouvement n’est autre que Hélène Tine, qui, comme son nom l’indique, est de confession catholique ! Si on prend une autre personnalité comme l’ancien ministre Abdoulaye Makhtar Diop qui est un élu du PVD du guide religieux mouride Serigne Modou kara, il est très loin d’être un religieux. C’est un farouche partisan de la laïcité et n’a rien à voir avec l’islamisme. En fait, le seul parti qui pourrait avoir une coloration vraiment religieuse, c’est le MRDS de l’imam Mbaye Niang. Or ce dernier est actuellement ministre conseiller du Président Macky Sall et a réaffirmé son appartenance au camp présidentiel qui n’est pas du tout religieux.
Des guides religieux comme Serigne Mansour Sy Djamil ou Serigne Modou Kara ont réalisé un bon score. L’on est tenté de dire que les consignes de vote semblent toujours en vigueur…
Je pense que ce sont plus que des consignes de vote, ce qui a pu faire engranger des scores à ces deux personnalités, c’est plutôt la perte de confiance de certains Sénégalais envers la classe politique traditionnelle. Leur percée répond au besoin d’une offre politique nouvelle qui s’est traduite par une sorte de désillusion voir de défiance des électeurs pour les politiciens traditionnels. Donc on ne peut pas dire que le fameux « Ndigël » (fatwa politique émise par un guide religieux) a réellement joué. Les guides précités ont plutôt fait une bonne campagne de proximité qui s’est révélée payante.
Quel sera le poids de ces formations politiques au sein de l’hémicycle?
Je ne pense pas que ces partis ou mouvements puissent réellement influer sur le cours des choses à l’Assemblée nationale vu que le nombre relativement peu élevé de députés dont ils disposent.
Toutefois, ils pourront essayer d’avoir un poids symbolique en se présentant comme les défenseurs de la famille et de l’ordre moral face à ce qui pourrait leur apparaître comme des dérives (la dépénalisation du délit d’homosexualité par exemple, certains programmes de la télévision etc.)
Comment expliquer le fort taux d’abstention de 67 % environ observé durant ce scrutin?
Il y a plusieurs explications à ce phénomène. Premièrement, le principal objectif des électeurs sénégalais était de « dégager Wade ». Une fois cet objectif réalisé, le soufflet était un peu retombé et l’enjeu pour les législatives devenait plus relatif. Deuxièmement, il y a une perte de confiance terrible chez les électeurs envers leurs députés. Tout au long des dernières législatures, ces derniers se sont distingués négativement à l’Assemblée en cautionnant une série de lois jugées « scélérates » qui les ont caricaturés en godillots du pouvoir exécutif. Troisièmement, ce phénomène est lié aussi à l’hyperprésidentialisme du système politique sénégalais qui fait que beaucoup d’électeurs continuent de voir l’Assemblée nationale en simple chambre d’enregistrement des desiderata du pouvoir exécutif.
La victoire de la coalition Bennoo Bokk Yakaar ne risque-t-elle pas d’être entachée d’une illégitimité?
En effet, politiquement, on peut se poser des questions sur la légitimité d’une Assemblée nationale élue seulement par moins de 35 % des électeurs. Mais juridiquement, rien ne s’y oppose et électoralement, l’abstention a plutôt favorisé la coalition au pouvoir en ce sens qu’en plus de sa nouvelle attractivité née avec la victoire à la présidentielle, cette coalition a pu mobiliser efficacement ses électeurs. Ce qui est hors de portée du PDS, l’ancienne formation dominante au pouvoir qui semble avoir amorcée une lente mais inexorable descente aux enfers.
Le Ministre de la Culture et du Tourisme Youssou Ndour a proposé un couplage des prochaines élections législatives et présidentielles pour juguler le fort taux d’abstention vu que la durée entre le mandat présidentiel et des députés est le même (5 ans). Êtes-vous partant ?
Effectivement, la question du couplage de l’élection présidentielle et des élections législatives a été évoquée par certains acteurs politiques comme antidote aux taux d’abstention élevé qu’on a noté.
C’est peut être une piste de réflexion intéressante. En tout cas les deux scrutins où ces deux élections ont été couplées en 1983 et en 1988, on a eu des taux de participation assez élevés de l’ordre de 56 % pour les deux. Maintenant, il fait aussi s’interroger si le couplage ne favorise pas un fait majoritaire en fonction du parti gagnant qui pourrait disposer de tous les leviers de pouvoir là, un découplage pourrait peut-être donner une assemblée plus équilibrée. Le débat reste ouvert car il n’a pas de solution parfaite. ◆











