Au pays de la rumeur…
Entre le scandale des affaires que l’assiduité de la Cour des comptes nous révèle et les jeux de fausses nouvelles sur des changements, au sein du gouvernement et de l’Administration, entre les annulations d’élections par le Conseil constitutionnel et l’affaire crapuleuse du vol de bijoux à Moscou, le Maroc n’en finit pas de vivre au rythme de la rumeur et des « affaires ».

La mise en garde à voue de Toufiq Ibrahimi, ancien patron de la Comanav a suscité des réactions diverses, opposées même, elle nous enseigne sur ce qu’un certain Maroc est en train de devenir.
L’information, résultat de la nouvelle traitée, devient désormais le chou gras affectionné par une opinion publique friande, alimenté par une certaine presse à grosses manchettes. La fausse nouvelle chasse la bonne, comme on dit. Le fait divers politique semble de plus en plus se substituer à l’information sereine. Mais le fait divers tragique n’en continue pas moins de constituer également une démonstration pertinente du désarroi social. L’immolation de Rachid Azmi, figure emblématique du sport à Settat connue s’il en est, qui s’est arrosé – funeste fin – d’essence, traduit plutôt un malaise, mieux qu’un trait indicatif de notre société en « malvie » ! Un signal tragique aussi.
Des scandales politico-économiques
Entre vendredi et samedi derniers, les « chaumières » politiques et économiques n’étaient dominées que par un seul événement : la mise en garde à vue de Toufiq Ibrahimi, ancien directeur général de l’Office des pêches, ancien directeur général de la Comanav et dernièrement de TMSA…Cette garde à vue a bien entendu suscité des réactions diverses, opposées même, elle nous enseigne sur ce qu’un certain Maroc est en train de devenir. Toufiq Ibrahimi incarne un symbole pour que sa mise en examen, orchestrée à grands renforts de commentaires, n’attire pas l’attention de l’Establishment et tout ce qui compte dans ce pays. On assiste au lynchage et à la mise à mort d’une personnalité publique, on instruit le procès et on tire les conclusions, fussent-elles hâtives. On juge ensuite.
Ce processus est devenu une habitude, il occupe les esprits depuis qu’un certain jour, les contempteurs de la Cour des comptes ont commencé à ruer dans les brancards et décidé de n’épargner personne au nom du principe que « personne n’est au-dessus de la loi » ! Or, les révélations de scandales en tous genres n’ont jamais été absentes ou inédites, elles ont cette particularité d’exister depuis la nuit des temps, elles sont consubstantielles à la vie politique, économique, sociale ou tout simplement à la vie de tous les jours. Toute démocratie comporte sa part d’ombre et de mystères, les risques de dérives, la tentation de succomber aux démons de la corruption et des prévarications commises par des groupes ou des individus.
La question est de savoir pourquoi les « affaires » prennent-elles une autre dimension aujourd’hui ? Et pourquoi l’opinion publique en raffole au point d’en faire son pain bénit ? Comme si, de plus en plus, les « affaires » constituaient l’autre face d’une même identité. Il reste que cette propension au colportage et à ce qu’on appelle le « penchant voyeuriste » serait moins répandue si, en effet, la politique ne prêtait pas le flanc au jeu des rumeurs.
Un week-end «inhabituel»
Or, la politique aujourd’hui , non seulement ne remplit pas ou plus son rôle , mais verse dans le théâtral. Le chef de gouvernement convoquerait-il trois chaînes de télévision à la fois pour expliquer sa décision d’augmenter le prix de l’essence ? On lui oppose immédiatement l’image d’un…Bonaparte, autrement dit sa démarche est apparentée à une décision abusive pour ne pas dire unilatérale, voire dictatoriale. Pourquoi trois chaînes à la fois, pourquoi cette ardeur à les monopoliser ? La question ainsi posée, la réponse n’a pas pour autant fusé. Ceux qui observent depuis janvier l’activité du gouvernement sont en quête du faux pas, portés à relever le moindre geste, la parole ou la rumeur qui susciterait la fausse nouvelle et nourrirait l’information croustillante.
Ainsi de la rumeur, persistante, qu’après le Conseil de gouvernement, convoqué la nuit de samedi à Rabat, le Conseil de ministres présidé par le roi à Oujda allait « entériner des décisions
majeures » !…Les ministres, parsemés un peu partout dans les régions du Royaume, devaient impérativement décommander leurs tournées pour être présents aux deux conseils…Et en vérité, rarement on a vu un Conseil de ministres que le roi préside en vertu de la Constitution, se réunir quelques heures seulement après celui du gouvernement, présidé par son chef. Dans l’esprit des observateurs, comme aussi de l’opinion publique, un enchaînement aussi accéléré entre les deux institutions ne pouvait pas ne pas attirer l’attention et alimenter la curiosité. Avides de répandre la rumeur, infondée en définitive, quelques uns s’en sont donné à cœur joie pour annoncer, circonstances et théâtralisation obligent, qu’à l’issue du même Conseil des ministres, on procéderait à un remaniement gouvernemental et on annoncerait les remplacements de quelques membres ministres …PJD. Colportée, grossie comme une boule de neige et, forcément, comme toute rumeur commentée le doigt sur la bouche, l’information attisait la curiosité…A la publication du compte rendu dudit conseil, elle se dégonflera d’elle-même, comme une baudruche, mais , l’exception faisant la règle, elle confirmera le propos « qu’au Royaume de la liberté, la rumeur est reine » ! Il convient de tirer l’enseignement qui s’impose à cet égard, celui d’une irascible et rampante inquiétude psychologique qui est à la crise ce que le moteur est à un organisme. La rumeur et le faits-divers sont devenus le trait saillant de notre société politique et culturelle, c’est le « modus operandi » en vogue pour justifier un voyeurisme de mauvais aloi et ce tropisme que « cela n’arrive qu’aux autres », parce que « moi je suis épargné » ! ◆

