Autopsie d’un mal insondable
L’écrivain Salim Bachi vient de publier son nouveau roman, Moi, Khaled Kelkal (éd. Grasset). Se dessinent les contours torturés de la personnalité de Khaled Kelkal, auteur des attentas du métro Saint-Michel en 1995.

Le dernier roman de Salim Bachi, Moi, Khaled Kelkal, d’inspiration autobiographique retrace le destin et le basculement
du jeune lyonnais, Khaled Kelkal, dans le terrorisme.
L’après 11 septembre et son onde de choc a révélé une nouvelle littérature et un nouveau cinéma outre-Atlantique. Si certaines pages douloureuses se tournent, les mémoires, elles, sont encore vives. En France, la violence gratuite des attentats de la décennie 90, a malheureusement dévoilée le visage jeune, l’esprit endoctriné, l’absence ou la perte d’identité des auteurs de ces crimes. Témoin, le dernier roman de Salim Bachi, Moi, Khaled Kelkal, d’inspiration autobiographique qui retrace le destin et le basculement du jeune Lyonnais, Khaled Kelkal, surnommé monsieur sourire par ses avocats, auteur du triste attentat du métro Saint-Michel, le 25 juillet 1995. Si on ne parvient pas à comprendre cet acte d’une violence inouïe, ni ceux qui ont déjà frappé l’Algérie à moins de deux heures de Paris au plus fort des années noires, Tuez-les tous, troisième roman de Salim Bachi, écrits à l’issue d’une année de résidence à la Villa Médicis à Rome, évoquait déjà, la psychologie et la tragédie d’un terroriste du 11 septembre. En renouant avec cette thématique douloureuse, l’auteur dissèque page après page, le cheminement funeste jusqu’au point de non-retour de Khaled Kelkal, qui passe par la case prison, suite au vol de la voiture du président de l’Olympique lyonnais, pour en sortir totalement aliéné par le discours de mort, de l’un de ses co-détenus. « Un crime impardonnable, un crime contre un homme que la société protège et honore (…) », confesse Khaled au milieu du roman. La voix de ce roman est celle triste, perdue de Khaled. Un « je », écho et plainte lancinante de l’ennui et
du manque de perspectives dans l’enfer du bitume lyonnais. Un cri, à la portée irrémédiable. « Nous étions des morts vivants et le soir je m’éveillais à la vraie vie : islam. Ça s’était passé comme ça. Je me suicidais en ne m’alimentant plus. On m’avait changé de cellule. Je ne pesais plus que cinquante kilos. J’étais hâve et triste et mes yeux ne voyaient plus que l’enfer sous mes pieds (…) ». Salim Bachi, suit les traces de son héros. Ce narrateur déboussolé qui avance à tâtons au rythme des aiguilles d’une horloge mal réglée, complètement détraquée. Le lecteur suit les pas de Khaled, qui voyage entre la France et l’Algérie, croisant sur son chemin, un artificier qui appartient aux groupes armés intégristes algériens, désigné pour installer des cellules terroristes à Paris, Lyon et Lille. Sous la trajectoire de Kelkal, se dévoile la nébuleuse terroriste qui tisse scrupuleusement sa toile dans l’Hexagone. Une réalité effroyable, qui explose au fil de Moi, Khaled Kelkal. Et un questionnement incessant, à l’issue ce livre qui fait mal. Mal aux racines arabes et françaises : que peut la société française pour un jeune qui a grandi sur les bancs de l’école laïque et républicaine ? Pourquoi ne se sent-il pas français au point de tuer poser une bombe destinée à tuer ses concitoyens? Pourquoi ce jeune garçon né en France, devient-il finalement l’ennemi public numéro Un ?
Difficile de répondre tant le sujet est complexe. Idem, pour l’Algérie. On pense notamment au roman de Yasmina Khadra, A qui rêvent les loups ? , où Nafa Walid, beau gosse à la gueule d’amour, qui rêve de devenir acteur, finit par être un terroriste. Quant au Village de l’Allemand ou journal des frères Schieller, à l’issue de sa publication en 2008, son auteur, Boualem Sansal, n’hésitait pas à faire le parallèle entre « l’islam des caves » (qui opère en banlieue françaises) et le terrorisme qui avait frappé l’Algérie. Plus proche de nous, le cas de Mohamed Merah, montre que les mauvaises histoires se répètent. Pour Salim Bachi, interviewé par le site bibliobs du Nouvel Observateur, au sujet du jeune homme récemment abattu, après une effroyable tuerie dont il a été l’assassin, confie : « Je crois qu’il a pété les plombs. Son cas ressemble beaucoup à celui de Khaled Kelkal : un jeune garçon de banlieue qui connaît des problèmes de délinquance, et chez qui, la prison me semble avoir joué le rôle déclencheur ultime de violences incontrôlables. Des garçons de ce genre sont des proies faciles pour les gens qui veulent les utiliser. Ils n’ont aucune attache identitaire, ils sont ballottés entre France et Algérie. Ils ont l’impression d’être rejetés partout, le sentiment qu’ils n’arrivent à rien ». A force d’avoir la prétention de se proclamer démocratique, la France doit prendre garde et doit veiller sur chacun de ses enfants : black, blanc, beur, jaune. Aux oubliettes donc, beur, minorité visible et tout le toutim. Parce qu’un jeune qui ne sait pas d’où il vient, en peut savoir où il va. ◆

