Conversation secrète de Francis Ford Coppola
Le passé de légende de Francis Ford Coppola occulte aujourd’hui son œuvre la plus récente, qui se veut plus personnelle et plus introspective. Du poétique Tetro au tout récent Twixt, de son implication dans le travail de sa fille Sofia aux films qu’il produit pour les autres, il n’a cessé de tourner le dos à [...]
Le passé de légende de Francis Ford Coppola occulte aujourd’hui son œuvre la plus récente, qui se veut plus personnelle et plus introspective. Du poétique Tetro au tout récent Twixt, de son implication dans le travail de sa fille Sofia aux films qu’il produit pour les autres, il n’a cessé de tourner le dos à l’industrie et de rechercher à tout prix à explorer d’autres voies. Il fallait « tuer le cinéaste » qu’il était, pour « pouvoir recommencer à zéro » déclarait-il récemment. Flamboyant représentant du Nouvel Hollywood, Coppola a aligné dans la même décennie des films – monuments tels que Le parrain 1 et 2, et Apocalypse now. Chefs-d’œuvre amples, démesurés, qui lui ont forgé longtemps une réputation de mégalomane indomptable et dont l’impact a été retentissant au-delà des années 70, période qui les a vus naître. Et cet impact a été tel qu’ils font encore de l’ombre à des films moins connus de la même période tels que Les gens de la pluie (1969) etConversation secrète (1974), qui méritent largement de
figurer parmi les réussites majeures de l’Italo-américain. Et c’est de ce dernier film dont il sera question dans ces quelques lignes. Malgré une Palme d’or obtenue au mérite, Conversation secrète est un peu oublié. Porté par Gene Hackman, ici dans une interprétation toute en retenue, Conversation secrète est un polar intimiste imaginé bien avant le Blow up de Brian De Palma qui utilise les mêmes ressorts narratifs. Proche du cinéma indépendant d’alors, avec une sensibilité européenne affirmée, le film use d’une grande liberté et s’avère un thriller haletant et paranoïaque, comme seul le cinéma américain des années 70 pouvait alors en livrer. Dans un environnement urbain impressionnant, accompagné d’une musique aux accents jazzy, Conversation secrète se positionne comme une réflexion pointue sur la notion de vie privée. Un film existentiel et politique qui rappelle que le cinéma américain de cette époque pouvait encore se pencher sur l’intériorité de ses personnages, au détriment de l’efficacité à tout va et du trop de rebondissements spectaculaires prévalant actuellement. Harry Caul (Gene Hackman) est un spécialiste de l’écoute, qu’il exerce pour le compte de ses clients. Il enregistre un couple d’apparence anodine dans un parc au milieu d’une foule. Féru de technicité, il s’intéresse peu à ce que disent les gens, seule la qualité de ses enregistrements prime. Catholique, il vit seul dans un appartement lugubre et la seule fantaisie qu’il s’accorde est de jouer au saxophone à moitié nu. Jusqu’au jour où, acculé par la tristesse de son existence, rongé par la culpabilité, un sentiment de rébellion le gagne… Contemporain de l’affaire du Watergate, Conversation secrète traite de la paranoïa, de la surveillance et du pouvoir. C’est aussi un film sur la solitude urbaine et sur la froideur des relations humaines. Coppola fait ici la synthèse entre un cinéma s’inscrivant dans un genre aux codes bien définis qu’il déjoue en puisant dans le meilleur du cinéma d’auteur européen de cette période. Entre vide et profondeur, l’équilibre réussi du film en fait alors une œuvre majeure d’apparence modeste certes, mais qui demeure d’une modernité imparable. ◆


