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Cris et chuchotements de Ingmar Bergman

Une anecdote revient souvent concernant « Cris et chuchotements ». Ingmar Bergman avait convié certains distributeurs américains à assister à une projection privée du film, qui venait d’être achevé. La séance se serait alors tellement mal passé que l’un d’entre eux lui aurait dit « C’est nous que vous devriez payer pour être restés jusqu’à [...]

La cinémathèque idéale de Ali Hajji

Une anecdote revient souvent concernant « Cris et chuchotements ». Ingmar Bergman avait convié certains distributeurs américains à assister à une projection privée du film, qui venait d’être achevé. La séance se serait alors tellement mal passé que l’un d’entre eux lui aurait dit « C’est nous que vous devriez payer pour être restés jusqu’à la fin ! ». L’acheteur américain avait tort, évidemment. Malgré son austérité, le film fut porté aux nues par la critique au moment de sa sortie et sa postérité n’est plus à démontrer. Si le film est indéniablement l’un des plus beaux de son auteur, c’est aussi probablement le plus dur. Car « Cris et chuchotements » est conçu à une époque difficile de la vie de Bergman, sa mère est décédée quelques années plus tôt et il vient tout juste de se séparer de Liv Ullmann qui, en plus d’être son actrice fétiche, partageait sa vie. « Cris et chuchotements » est encore un film sur la psyché féminine, avec la mort en toile de fonds comme dans un certain nombre de films cris-et-chuchotementsde Bergman. En Suède, à la fin du XIXème siècle, trois sœurs, Karin, Maria et Agnès, vivent dans le manoir familial. Agnès, atteinte d’une terrible maladie, est en train de mourir. Karin, Maria, et la servante Anna se relaient à son chevet. Seule Anna trouve la force de l’accompagner vers la mort. Après son décès, Karin et Maria tenteront d’apprendre à se connaître. Bergman va donc déployer quatre histoires qui sont autant de tentatives de s’approcher au plus près des quatre personnages féminins du film. Tour à tour, elles vont se succéder au centre de la fiction pour nous permettre de les cerner au mieux.
« Cris est chuchotement » n’est pas l’histoire d’une mort mais plutôt un portrait de famille. Filmé presque uniquement en lumière naturelle, « Cris et chuchotements»  est d’une plastique sublime. Le travail du chef opérateur Sven Nykvist est éblouissant. Utilisant peu de couleurs (rouge, noir et blanc essentiellement), chaque détail atteint la beauté d’un tableau de grand maître. « Cris et chuchotements » se déploie en trois teintes et en trois temps. L’antan est idéalisé, le présent fait peur et le futur est impossible à définir. Le passé c’est tenter de recouvrer les sensations évanouies, revenir en arrière à la poursuite de la félicité, de la petite enfance. Le temps présent, c’est la souffrance provoquée par la maladie. Le futur, c’est pour les trois femmes, la projection de leur propre disparition à travers le supplice d’Agnès. « Cris et chuchotements » est sans doute le film le plus violent d’Ingmar Bergman, malgré sa splendeur formelle où les talents conjugués autour de la lumière, des couleurs et des costumes sont absolument bluffants. On ne ressort pas indemne après l’avoir vu. Les actrices rivalisent de justesse et d’intensité et chacun de leur mouvement semble avoir été chorégraphié.  « Cris et chuchotements » est aussi la dernière occasion de revoir Harriet Andersson dans un film de Bergman, plus de vingt ans après « Monika » qui avait marqué les débuts de leur collaboration. « Cris et chuchotements » n’est pas simplement une œuvre importante dans la filmographie de son auteur, c’est surtout une œuvre majeure de l’histoire entière du cinéma.

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