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21 février 2012

Culture, censure et démocratie

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Des salafistes manifestent le 23 janvier dernier à tunis après la diffusion du film Persepolis sur Nessma TV.

Des salafistes manifestent le 23 janvier dernier à tunis après la diffusion du film Persepolis sur Nessma TV.

Un acteur condamné en Egypte, une chaîne de télévision poursuivie en Tunisie, le cinéma inquiété au Maroc… La marche de la démocratie semble croiser à contre-sens celle de la liberté culturelle. Les voix qui s’élèvent dans ces pays en transition disent en substance la même chose, déclinées sous des formes plus ou moins accentuées : l’obscurantisme, même issu des urnes, ne doit pas passer – ou encore, le peuple, désormais souverain, doit être éduqué à la liberté d’opinion et de création. Cette manière toute pédagogique d’aborder le nouvel âge de la censure qui se profile dans les pays arabes néglige une réalité passée particulièrement désagréable, et cependant encore agissante aujourd’hui dans les réactions qu’elle provoque : le rôle politique, et même policier, que la culture joua sous les régimes dictatoriaux. Car, de même que démocratie et liberté culturelle semblent se conjuguer dans les démocraties occidentales, de même dictature et liberté culturelle semblèrent, durant des décennies, particulièrement amies, ou du moins neutres et sans belligérance dans les pays arabes.

Culture et dictature, une alliance oubliée

C’est que, entre les régimes autoritaires et les artistes, un mariage de raison eut lieu. Pour les premiers, la liberté culturelle, particulièrement sous le double aspect, ressassée jusqu’à la lie, du féminisme et de la tolérance religieuse, permettait, à peu de frais, une utile diplomatie à destination des alliés occidentaux. Un certain cinéma de Youssef Chahine, malgré lui, pouvait ainsi faire beaucoup pour le régime de Moubarak. Pour les artistes, dans le double front qu’ils avaient à tenir – face à l’état dictatorial, face à la société conservatrice – la plupart finirent par choisir une paix de circonstance, avec l’état, dans la guerre qu’ils menaient contre les mœurs et les valeurs de leurs sociétés. La position d’Adonis, que courageusement ou aveuglément, il maintient à propos d’Assad, provient de ce choix douloureux mais nécessaire qui dû être fait entre un état sauvage mais protecteur des libertés artistiques et une société réprimée mais conservatrice. Les sociétés prennent-elles leur revanche sur les artistes de cour ? On pourrait le supposer. Mais soulignons, d’abord, un point essentiel : la plupart des affaires de censure récentes concernent les médias de masse, cinéma et télévision. Cette « spécialisation » de la nouvelle censure démocratique s’explique par d’autres paramètres : le coût important du cinéma, les masses d’argent en jeu dans la télévision, en ont fait, depuis plusieurs années, la cible d’une presse populiste qui, sans faire directement le lien, laisse entendre que la liberté de création, le mépris envers les valeurs locales et l’Etat dictatorial, vont de concert. Le cinéma, en quelque sorte, était un château de Versailles qui insultait, en permanence, les valeurs et les portefeuilles. Sur cette corde sensible, les nouveaux gouvernements auront toute latitude pour jouer : supprimer des subventions, casser des aides, interdire des diffusions.

Le coût politique de l’art

Le coût économique de la culture est une question largement débattue, et les artistes, depuis longtemps, militent pour sauvegarder leur indépendance par rapport à la rationalité du rendement. Mais son coût politique, lui, est moins connu, et seulement sous son aspect, plus gratifiant, d’ « engagement ». Or tout acte de création, aussi indépendant, aussi souverain soit-il, peut être saisi dans les rets des calculs de pouvoir. Et quand cet acte coûte matériellement – c’est le cas du cinéma et de la télévision – croire que son indépendance politique va de soi est un leurre. Beaucoup d’artistes arabes vécurent sous un tel leurre. Ils crurent pouvoir vivre à l’ombre des cours despotiques, tout en explorant de nouveaux horizons. La révolution les rattrape. Pacifier la scène culturelle arabe, trouver l’arbitrage toujours difficile entre contribution à la collectivité et création individuelle, dépasser le modèle de l’artiste financé par l’Etat modernisateur, de tels enjeux se posent aujourd’hui, de la plus mauvaise manière qui soit, dans les procès et les attaques en cours. Refuser la censure est un devoir, écouter ce qui s’exprime dans ces désirs répressifs l’est tout autant.◆




 
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