« Les chantiers sont des énigmes »
Alice el Kouby, photographe et vidéaste française d’origine algérienne, expose au kafé Pouchkine du centre culturel russe de Rabat trois séries sur les chantiers au Maroc : « Work in Progress », « Casa wall » et « Factory ». Un travail documentaire et esthétique sur ce raz-de-marée marocain.

Alice el Kouby, photographe et vidéaste française d’origine algérienne, expose au kafé Pouchkine du centre culturel russe de Rabat trois séries sur les chantiers au Maroc : « Work in Progress », « Casa wall » et « Factory ». Un travail documentaire et esthétique sur ce raz-de-marée marocain.
Alice El Kouby signe un travail à la fois documentaire et instinctif et porte un regard de reporter-photographe, à la sauce graphique. Cette française – venue s’installer il y a trois ans au Maroc- n’interroge pas la mémoire à la manière d’un reporter mais questionne ce phénomène intrigant, ces signes déroutants de progrès. Elle a déjà exposé aux Abattoirs de Casablanca en 2011 dix photos de sa première série « Work in progress ». Probantes et esthétiques, ses photographies contrastées aux tonalités bleues témoignent d’un phénomène d’actualité qui semble s’éterniser, de ces démolitions arbitraires, de ces ouvriers à la fois héros et victimes, de cette fuite en avant. Discussion.
Pourquoi avoir choisi de réaliser une exposition autour de ce sujet ?
Je n’ai jamais projeté de réaliser un projet établi et abouti autour des chantiers. L’idée a germé petit à petit et le fait que le Maroc soit constamment en chantier a eu beaucoup de résonance. On voit partout des immeubles à moitié construits ou des immeubles qui s’abattent, et à chaque fois je n’en reviens pas.

Alice el Kouby, photographe et vidéaste, expose au centre culturel russe douze photographies de grand format sur les chantiers, ce phénomène ambigü au Maroc.
Vous avez exposé une vidéo, à côté de vos séries photographiques. Pourquoi avoir choisi de montrer la démolition de l’immeuble Piot de Casablanca?
J’ai vu de mes propres yeux la destruction de cet immeuble vu que j’habitais au-dessus. C’est un meurtre auquel j’ai assisté, horrifiée. J’avais pris cette série il y a un an avec l’idée de la mettre en vidéo et de l’animer, et d’en exposer quelques-unes. Au début, je ne voulais pas les exposer dans «Attention travaux » mais j’ai finalement sélectionné une seule photo parce que je projette d’en faire un projet à part, ultérieurement.
La deuxième série est surprenante, et triste. Quelle est l’idée derrière « Casawall » ?
Les visiteurs sont généralement un peu surpris parce qu’ils n’en comprennent pas trop la teneur. En fait, lors d’une balade photographique, je me suis arrêtée au niveau de la marina de Casablanca, entre le port et la mosquée de Casablanca, là où un projet de mégamall ou d’hôtel se construit depuis quelque temps. L’affiche du projet a attirée mon regard parce qu’elle est déchirée et usée par le soleil, la rouille et la mer. Contrairement à la série de l’immeuble Piot, ces clichés n’ont pas fait l’objet d’une démarche journalistique mais plus d’une démarche de recomposition à partir de la matière, du fer, de la rouille, en partant de l’affiche déchirée. Il y a du cynisme dans ces déchirures et dans le paysage de modernité qu’on aperçoit derrière.
Quelles sont vos impressions après avoir assisté à plusieurs chantiers au Maroc ?
Il me semble que ces projets voient rarement le jour, et c’est frappant. Depuis trois ans, ces projets trainent et ce phénomène devient une énigme, à tel point qu’ on n’y croit même plus. Le projet de la marina et le musée de l’art déco à Rabat ne sont que des exemples, parmi tant d’autres. J’ai également été témoin de faits choquants comme les conditions de travail des ouvriers. J’ai vu un immeuble se détruire à Rabat avec des ouvriers sans casque. J’ai également vu des ouvriers à Casablanca jeter un sac de sable dans la rue au milieu des piétons et des voitures, sans se préoccuper de la fumée occasionnée. Ces gens risquent leur vie. Dans « Factory », je montre le contraste frappant entre le côté hight-tech très développé au Maroc et les conditions de travail archaïques. ◆
Une inconditionnelle de l’image
Diplômée de cinéma, Alice El Kouby a fait des études de cinéma à Paris, signant plusieurs court-métrages et se frottant à la vidéo expérimentale. Elle a intégré la webradio Aircast en 2006, et y est resté jusqu’en 2009, développant du contenu vidéo et côtoyant musiciens, déambulant entre concerts et plateaux de tournage. Elle a réalisé la vidéo de la chanteuse Soko « I’ll kill her » qui a engendré un buzz phénoménal en France. En 2009, elle s’est installé à Rabat pour rejoindre l’équipe d’une boite de production marocaine. Elle finit par quitter le navire pour s’installer à Casablanca et se consacrer au montage, à la photographie et à la vidéo en freelance. Alice donne des cours de cadre et de caméra à l’école d’audiovisuel Studio M, et fait la navette entre Casablanca, Rabat et Paris. « Attention travaux » est sa première exposition solo.











