La chambre du fils de Nanni Moretti
Râleur invétéré du cinéma italien, Nanni Moretti s’est forgé dans la première partie de sa carrière, une solide réputation de cinéaste intellectuel et agitateur se mettant en scène dans ses propres films, un peu à la manière d’un Woody Allen européen, mais avec un engagement politique et une ténacité, cependant, bien différents de ceux du [...]
Râleur invétéré du cinéma italien, Nanni Moretti s’est forgé dans la première partie de sa carrière, une solide réputation de cinéaste intellectuel et agitateur se mettant en scène dans ses propres films, un peu à la manière d’un Woody Allen européen, mais avec un engagement politique et une ténacité, cependant, bien différents de ceux du cinéaste new yorkais. Dernier président du jury du Festival de Cannes au palmarès contesté, il s’est hissé au tout premier rang des cinéastes européens qui comptent, grâce notamment à des convictions hautement illustrées et une verve brillante, le tout au service d’une mise en scène souvent simple et claire, simpliste et manquant de virtuosité diront ses détracteurs. Qu’à cela ne tienne, il est cependant un film dans sa filmographie qui met à peu près tout le monde d’accord. Un film dont l’ampleur d’écriture et la profondeur émotionnelle l’ont fait basculer dans un cinéma d’une toute autre ambition. Il s’agit ici de « La chambre du fils », réalisé en 2001. Moretti y aborde la mort du fils d’une famille italienne dont le bonheur n’aura d’égal que le basculement vers la douleur, ici décrite avec une retenue et une finesse remarquables. Dans une petite ville du Nord de l’Italie, Giovanni (Nanni Moretti) mène une vie paisible, entouré de sa femme, Paola (magnfique Laura Morante), et de ses deux enfants déjà adolescents : Irene, l’aînée, et Andrea, le cadet. Giovanni est psychanalyste. Dans son cabinet qui jouxte son appartement, ses patients lui confient leurs névroses, tandis que sa vie privée est
réglée par un tissu d’habitudes : lire, écouter de la musique et s’épuiser dans de longues courses à travers la ville. Un dimanche matin, Giovanni est appelé en urgence par un patient. Il ne peut aller courir avec son fils, comme il le lui avait proposé. Andrea part plonger avec ses amis. Il ne reviendra pas… Avec beaucoup de justesse, Moretti traite du travail de deuil que chacun des membres restants devra entamer avant d’arriver à une forme de salut. En évitant le pathos que pourrait engendrer la narration d’un sujet pareil, il réussit un véritable numéro d’équilibriste. Le tout avec une simplicité déconcertante. On aurait pu attendre une supériorité froide de la part de l’auteur mais ce n’est pas le cas. Giovanni doit faire face à la culpabilité d’avoir renoncé à aller courir avec son fils pour soigner un de ses patients suicidaires. À la crainte d’une mort possible succède celle, bien réelle, de son fils. Le gouffre est ouvert, Giovanni y saute de pleins pieds et sa famille avec. Sa femme découvre l’existence d’une correspondance entre son fils et une jeune femme qu’il a aimée. Elle se lance à sa recherche de manière obsessionnelle, persuadée de trouver là une réponse à la fin de cette quête. Irène, la fille, se referme sur elle même et extériorise parfois sa douleur de manière très violente. La famille idéale est supplantée par trois solitudes murées dans leur désarroi. La grande force de « La chambre du fils » réside dans son parti pris strict d’objectivité. En abandonnant son rôle de redresseur de torts patenté, Moretti filme ses personnages à la bonne hauteur. Autant la première partie respire la félicité de cette famille, autant la deuxième sonne une rupture en décrivant un exact opposé. Pour que la vie reprenne ses droits, Moretti imagine un voyage aux confins de la nuit jusqu’à la mer. Là encore nul sentimentalisme boursouflé, mais les premiers pas vers un apaisement. Ce moment du processus de deuil où la douleur devient enfin supportable. ◆












