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Vus par eux-mêmes et par les autres : les Algériens 50 ans après

Le cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie donne lieu à la publication d’un nombre impressionnant d’ouvrages où les témoignages, les analyses et les reportages permettent de découvrir ou de redécouvrir des pans d’Histoire et une myriade de destins individuels. Comme souvent, ce sont des écrivains qui dépassent le circonstanciel pour donner de l’âme d’un peuple [...]

La chronique de Salim JAY

La chronique de Salim JAY

Le cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie donne lieu à la publication d’un nombre impressionnant d’ouvrages où les témoignages, les analyses et les reportages permettent de découvrir ou de redécouvrir des pans d’Histoire et une myriade de destins individuels. Comme souvent, ce sont des écrivains qui dépassent le circonstanciel pour donner de l’âme d’un peuple une vision non caricaturale où l’empathie procède de la loyauté des échanges et de la réflexion.  Le numéro d’avril de Qantara, la revue de l’Institut du Monde Arabe, consacre à bon escient son dossier aux Algériens 50 ans après. Beaucoup d’ouvrages et de magazines ont profité de cet anniversaire pour évoquer l’Algérie d’hier et d’aujourd’hui. Choisir d’écouter les Algériens est plus fructueux. Une première contribution de Kateb Yacine où l’Algérie rêvée nous a laissés songeurs. Kaoutar Harchi signe un article informé. Doctorante rattachée au Centre de recherche sur les liens sociaux (CERLIS), sa thèse porte sur le processus de légitimation des écrivains. Hélas, elle a écrit elle-même un roman L’Ampleur du saccage (Actes Sud, 2011) dont la médiocrité sidérante laisse penser que son joli minois participe à lui tout seul de son propre processus de légitimation, l’ouvrage se signalant par une prose pauvrette au service d’une intrigue incongrue. Mais passons…
C’est quelques pages plus loin que s’ouvre le dossier qui parle des Algériens et les fait parler eux-mêmes. On y trouve aussi le rappel de déclarations saugrenues comme celle d’Ahmed Taleb-Ibrahimi, ministre de l’Information et de la culture déclarant en 1973 : « Avancer, par exemple, que la population algérienne se compose d’Arabes et de Berbères est historiquement faux. » Nabila Oulebsir, dans une belle contribution intitulée Musées et identité : l’art à l’épreuve de l’histoire rapporte algeriecomment certains musées nationaux firent les frais d’un démantèlement de leurs collections, privant par exemple le futur grand musée africain d’un premier fonds patrimonial ancien tandis que le Bardo « est un des rares lieux patrimoniaux à avoir fait l’unanimité à l’échelle nationale, servant d’espace consensuel pour refléter et affirmer l’histoire de l’Algérie. »  L’universitaire évoque le Musée national du Moujahid et l’on peut admirer dans Qantara la superbe photographie qu’elle signe du musée des Beaux-Arts d’Alger, œuvre de l’architecte Paul Guion et où l’on montre notamment des peintures du cher Mohammed Khadda, grand artiste disparu aujourd’hui et avec lequel nous eûmes un échange si cordial, il y a vingt-cinq ans à Montpellier, la France demeurant paradoxalement  le pays où Algériens et Marocains se rencontrent le plus fraternellement.  Le romancier Abdelkader Dejmaï rend un fin hommage à l’écrivain Mohammed Dib en soulignant que « l’Algérie court dans les veines de son écriture, dans les interstices de sa poésie ». Nathalie Philippe, rédactrice en chef de la revue culturessud. com interroge les tourments de l’écrit chez les auteurs algériens francophones tandis que Catherine Brun, auteure d’Engagements et déchirements, les intellectuels et la guerre d’Algérie (coédit. IMEC / Gallimard, à paraître en juin)  fait la part belle à un écrivain vivant et travaillant en Algérie, Mustapha Benfodil, auteur d’une pièce pour l’heure inédite Les Borgnes ou le Colonialisme intérieur brut dont le personnage principal, Samir, revisite fougueusement l’histoire de son pays. On découvre aussi Seloua Luste Boulibna, auteure du Singe de Kafka et autres propos sur la colonie (éditions Sens-Public, 2008)  Un universitaire capable d’une autoanalyse qui éclairera sur eux-mêmes les lecteurs, tel est Paul Siblot dont la contribution intitulée Du bon goût et des mauvais plaisants est un vrai texte inspiré et inspirant, imprégné de mélancolie. Il écrit à son ami Rachid « J’ai encore fait un voyage à Tlemcen en décembre. Le dernier ? Ce que nous avions tenté algeriende bâtir là aussi s’affaisse document. Mes deux meilleures doctorantes sont parties au Québec, une troisième que j’avais convaincue de rester (en Algérie) aspire après soutenance à faire de même. J’ai le sentiment d’avoir dilapidé beaucoup de temps et d’énergie désormais comptés à de vaines chimères. »  Et Siblot d’écrire qu’il vient de recevoir du film El Gusto de Safinez Bousbia (avec Mamad Haïder Benchaouch, Rachid Berkani, Ahmed Bernaoui, l’inénarrable Robert Castel, Abdelkader Chercham, Luc Cherki, Redha el-Djilali, Mohamed el-Ferkioui) « une leçon magistrale d’inconnus que la vie a écrasés, mutilés, disqualifiés et qui tiennent bon, qui se maintiennent à l’encontre de l’adversité et des misères du quotidien. »  Ne dirait-on pas la plus honnête définition de l’artiste face à une société où l’argent se prend pour un chef-d’œuvre ? Siblot écrit qu « El Gusto est un mot vivant comme son antonyme, digoûti, moins bon vivant mais plus fréquent par les temps qui courent. » Né dans la Mitidja d’un père qui fut expulsé et interdit de séjour dans les dernières années de la colonisation pour avoir protesté contre les exactions, Silblot est lui-même toujours en lutte contre la violence de la fausse parole, notre contemporaine si volubile.  Kahina Mazari ferme le dossier de Qantara  sur Les Algériens 50 ans après avec Dessine-moi un méchoui… qui n’est pas la contribution la moins goûteuse. D’une sincérité décapante, elle invite à aimer l’Algérie des « icis » et des « ailleurs ». ◆

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