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Maroc

7 juillet 2011

Dans les coulisses de la police scientifique

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Après plusieurs semaines d’attente, l’autorisation de faire un reportage complet sur la police scientifique nationale est enfin donnée. Chaque jeudi et pendant tout l’été, Le Soir échos vous mènera au coeur des différents services de cette police faite d’experts, de scientifiques, de techniciens mais surtout d’être humains accessibles et ultra professionnels.

Etrangement, le vaste bâtiment du Laboratoire national de police scientifique (LPS) de la Direction générale de la Sûreté Nationale (DGSN) est très discret et rares sont les passants qui remarquent sa présence, derrière la Préfecture de police du Boulevard Zerktouni de Casablanca. Au quatrième étage de cet immeuble blanc et un peu austère, à peine égayé par un petit jardin d’entrée, Hamid Abied, le Directeur de l’établissement, préfère recevoir dans la salle de réunion plutôt que dans son bureau où s’entassent piles de dossiers, manuels scientifiques, traités de biologie, d’anatomie et de chimie, recueils de procédures pénales, téléphones, diplômes, boîtes de gants stériles et photos personnelles.

Les chefs de services du LPS posent avec une partie de leur personnel devant le bâtiment de la police scientifique. De gauche à droite : Abderrahim Louai, chef du service incendies et explosifs, Aziz Talil, chef de la section faux-documents, Faouzi Slaoui, chef du service stupéfiants et toxicologie, Hamid Abied, directeur du LPS et Faïza Chbel, responsable de la section biologie et ADN. Photo Yassine TOUMI

« Je travaille souvent dans la salle de réunion, je m’y sens mieux, elle est plus vaste et j’y réfléchis mieux », sourit cet homme à la poignée de main franche et au visage intelligent.

Hamid Abied fait partie des initiateurs du projet de création du Laboratoire national de police scientifique de la DGSN, qui verra le jour en décembre 1995. Depuis 1990 et durant les cinq ans qui mèneront à l’ouverture du laboratoire, « les premières recrues ont toutes travaillé sur le projet » témoigne-t-il, « nous avons même dessiné les plans des salles d’analyses, pour qu’elles soient les plus confortables et efficaces possibles dans notre travail ».

La conception des salles d’analyses du labo a été faite en concertation avec ceux qui y travaillent aujourd’hui. Photo Yassine TOUMI

Formées dans les laboratoires scientifiques français, notamment ceux de Lyon, Marseille, Lille et Paris, les équipes casablancaises font encore régulièrement des stages à l’étranger et forment eux-mêmes de plus en plus de personnel. Depuis 1995, le labo couvre toutes les affaires du pays et travaille en étroite collaboration avec les enquêteurs et les techniciens de scènes de crime qui collectent les indices.

Formées dans les laboratoires scientifiques français, les équipes casablancaises font encore régulièrement des stages à l’étranger.

L’immeuble de la police scientifique comporte tous les locaux spécifiques à un laboratoire d’analyse scientifique. Divisé en quatre sections, à raison d’ une par étage : Biologie/ADN; Chimie/Incendies et Explosifs ; Toxicologie et Stupéfiants et enfin Faux Documents (chacune sera détaillée au fil des semaines, ndlr), le labo comporte une centrale de fluides où sont stockés les gaz (hélium, oxygène, etc.) nécessaires aux analyses, une chambre froide pour conserver les scellés sans qu’ils ne s’abîment, un local de produits chimiques (utilisés pour les différentes analyses), un local d’archives, des salles d’extractions, des microscopes, des pipettes, des écouvillons et tout le matériel possible et imaginable d’un laborantin, ainsi que des dizaines de machines dernier cri et « extrêmement chères », précise le directeur.

ADN, explosifs, stupéfiants et faux documents

70 personnes travaillent au labo, dont vingt docteurs en sciences (biologie, physique et chimie) – les autres sont tous licenciés en sciences.

Quelques éléments récupérés sur les restes de la terrasse de l’Argana, en avril dernier. Photo Yassine TOUMI

Ce personnel, formé de policiers et d’administrateurs issus du civil depuis 2004, appartient à la DGSN et a pour mission de « traiter toutes les demandes d’analyses et d’expertises venant de la police ou des tribunaux », ajoute encore Hamid Abied, avant d’exposer les champs d’application de chaque section.
« En biologie, la majeure partie des cas concerne les analyses ADN, grâce au sang, à la salive et autres fluides corporels, aux ongles, aux cheveux ou encore aux morceaux de peau récupérés sur une scène de crime par les techniciens de scène de crime de la DGSN. On traite les dossiers de viols, d’agressions, de vols, de cambriolages et d’homicides, mais on travaille également dans le cadre civil en faisant des tests de paternité, ce qui résout énormément de problèmes pour les tribunaux, car certains de ces dossiers traînaient jusqu’à dix ans, alors qu’aujourd’hui, grâce aux analyses ADN, les dossiers sont clos en un mois ou deux mois au maximum », se félicite le directeur.

L’analyse scientifique requiert minutie, rigueur et concentration, mais les preuves ne mentent pas. Photo Yassine TOUMI

Dans la section Physique-Incendie et Explosifs, qui a été très active dans la résolution de l’attentat du 28 avril dernier avec les résultats que l’on connaît, « on travaille principalement sur les explosifs pré et post-attentats et sur les accélérateurs d’incendies trouvés par les équipes de techniciens de scène de crime sur tout le territoire. Nous faisons aussi des études techniques directement sur les sites de catastrophes et rentrons faire des analyses chimiques pour identifier les différentes substances et matières récupérées ».
En ce qui concerne la section Toxicologie et Stupéfiants, les scientifiques du Laboratoire de Police Scientifique de la DGSN se chargent d’analyser les prélèvements reçus après autopsie dans les cas de morts suspectes, afin d’identifier tout produit toxique présent dans le corps d’un suicidé ou d’une personne morte empoisonnée par exemple. « Les stupéfiants recouvrent une grande partie de ces analyses » dévoile Hamid Abied, « sous toutes leurs formes. Ça peut aller des drogues à leurs précurseurs, ces substances sont sous forme de poudres (cocaïne, héroïne), de liquides (huile, essence), conditionnées (pastilles, comprimés) ou encore sous forme de plantes (kif, cannabis, champignons) ».

Bio Express

Hamid Abied, Directeur du Laboratoire National de Police Scientifique de Casablanca

1987 Doctorat en physique et chimie des polymères à l’Université de Strasbourg.

1990 Entre à la DGSN en tant que commissaire de police pour travailler sur le projet du Laboratoire National de Police Scientifique.

1995 Le laboratoire devient une entité à part entière et Hamid Abied est nommé chef du service physique et balistique.

2005 Est promu directeur du laboratoire et commissaire divisionnaire.

Quant à la section Faux Documents, elle recherche l’authenticité d’une écriture ou d’une signature sur tout support fiduciaire, chèque, document officiel, de vente ou d’achat litigieux. « La comparaison d’écritures et de signatures est un domaine dans lequel il faut avoir énormément d’expérience car un œil non exercé ne saurait reconnaître un vrai document d’un faux », assure le directeur du labo en expliquant que la sophistication d’un appareil ne vient souvent que confirmer ce dont un expert en faux se doute déjà. Pour les aider dans leurs tâches, toutes les sections du laboratoire et de la police marocaine se servent unanimement de « l’énorme fichier d’empreintes digitales que possède la préfecture (puisque chaque carte nationale nécessite le dépôt des dix empreintes du citoyen) en un vaste système automatisé et informatisé depuis peu, qui fonctionne très bien et qui nous aide remarquablement dans la résolution d’un crime, quel qu’il soit », affirme Hamid Abied.

Balistique et fausse monnaie

Mais la police scientifique compte d’autres sections, basées à Rabat, pour des raisons d’organisation et d’organigramme, comme les services de balistique (expertise des armes à feu et leurs munitions) et de la fausse monnaie, qui ont été transférés au Service Central d’Identité Judiciaire de la capitale. « Les cas de tirs sont rares », précise le directeur du labo de Casablanca, « puisqu’il y a très peu d’armes à feu au Maroc et que leur vente est extrêmement contrôlée. Parfois, on n’a qu’un seul cas de tir en un an. Ici, les malfrats préfèrent nettement les armes blanches ou les coups ».

11 000 dossiers traités depuis 1995

En 2010, le Laboratoire de Police Scientifique de Casablanca, toutes sections confondues, a résolu 2 210 dossiers et depuis son ouverture en 1995, il a traité près de 11 000 cas. Si le chiffre ne semble pas exorbitant, « c’est que certaines affaires prennent une heure alors que d’autres nécessitent des semaines de travail », explique le directeur, dont les dires seront confirmés par chacun des chefs de sections du bâtiment.

En 2010, le Laboratoire de Police Scientifique de Casablanca, toutes sections confondues, a résolu 2 210 dossiers.

Pour chacune des 70 personnes qui font vivre le laboratoire et dont les enquêteurs et les juges ne peuvent plus se passer, le choix de leur métier est un sacerdoce. Ils y consacrent leurs vies, leurs temps, leurs énergies et leurs pensées sans compter, parfois au détriment de leurs vies personnelles, « mais c’est un métier noble, qui a du sens et qui rend service à la nation », répéteront-ils tous, convaincus du bien-fondé de leur sacrifice. Lorsqu’un attentat se produit par exemple, la totalité du laboratoire se retrouve sur le pied de guerre, aussi soudainement que survient le drame, et ils mettent leurs vies de familles de côté pendant le temps que durera l’enquête, 24h/24, 7jours/7, avec abnégation, précision et rigueur.

Des affaires très longues

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, « l’Argana n’a pas été l’affaire la plus longue », témoigne le directeur – on se souvient en effet de l’arrestation du principal suspect deux semaines, jour pour jour après l’explosion du café de la Place Jamaâ El Fna – bien qu’en général ce genre d’affaire ne se boucle pas en quelques heures. « Les dossiers de toxicologie peuvent aussi prendre énormément de temps, à cause de l’importante présence de molécules toxiques dans notre environnement, impliquant une multitude d’interactions avec les tissus humains ». Parfois, les scientifiques et les techniciens du labo doivent se déplacer sur une scène de crime et pour cela, les équipes possèdent des machines d’analyse mobiles, « mais ça ne remplacera jamais l’analyse rigoureuse faite au laboratoire », assure Hamid Abied, avant de préciser que pour les besoins de l’enquête du 28 avril, tous les indices étaient récoltés et envoyés par les équipes sur place au LPS de Casablanca en temps réel, « pour que nous travaillions dessus immédiatement, en attendant de recevoir d’autres éléments ».




 
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