Drame social à Kénitra
Kénitra vivra un drame social ces prochains mois. Près de 1 300 familles se retrouveront sans revenu à cause de quelque 50 ouvriers saisonniers qui, d’un coup, ont mis en faillite 6 usines du groupe métallurgique Delta Holding.

Les jugements en faveur de Delta Holding n’ayant pas été appliqués par l’autorité, le groupe a envoyé un courrier au wali et à plusieurs hauts responsables pour débloquer la situation.
Un drame social se profile dans la ville de Kénitra. Plus de 1 300 ouvriers risquent incessamment sous peu de se retrouver au chômage, d’un seul coup. La cause, la fermeture prochaine de 6 usines du groupe Delta Holding. L’information nous a été confirmée par les représentants juridiques de la société et la procédure légale auprès du tribunal suit actuellement son cours. La décision sera prise en cette fin de semaine ou au plus tard au début de la semaine prochaine. Une décision qui sera très néfaste pour les habitants de la région vu les familles qui étaient prises en charge par ces ouvriers et le manque d’opportunités d’emplois dans la région.
Rappel des faits
Novembre 2011, un conflit social surgit dans la zone industrielle de Bir Rami à Kénitra. Delta Holding, qui y détient 6 usines et emploie entre 1300 et 2000 ouvriers, a licencié un employé pour faute grave et a cessé la collaboration avec une cinquantaine de saisonniers. Chose qui n’a pas plu à ces derniers qui ont entamé un mouvement de grève, sous la houlette de la CDT. Les revendications sont la réintégration au sein du groupe, la prise en compte de leur ancienneté et la défense de l’employé licencié. Delta Holding a décliné avec fermeté, base légale et juridique à l’appui, leur doléances, leur a proposé leurs soldes tout compte et leur a promis des conditions avantageuses dans le cadre des futurs projets. Ce qui était censé être une affaire entre une cinquantaine de saisonniers et leur employeur a vite viré en un drame social de plusieurs mois. En effet, durant plus de 6 mois, des tentes ont été dressées dans les locaux des entreprises en question par les employés en colère empêchant toute personne d’exercer son travail, ce qui est contraire au code pénal qui condamne toute entrave à la liberté du travail dans son article 288. Une quinzaine de plaintes ont été déposées pour blessures et empêchement d’aller au travail. On peut citer par exemple les certificats de maladie, dont le Soir Echos détient copie, des employés Gaouz Hicham qui a subit le 17 mai 2012 un traumatisme des bourses avec contusion du testicule droit et un traumatisme du lombaire droit, ou encore Naciri Abdelali qui est atteint de traumatisme lombaire avec de multiples abrasions. Ces personnes ont été tabassées en voulant simplement rejoindre les locaux des usines pour travailler. Subissant de plein fouet les effets économiques de ce conflit, Delta Holding a recouru à la justice. Résultat, deux jugements ont été rendus par le tribunal de Première instance de Kénitra, ordonnant l’expulsion d’anciens ouvriers ayant été employés sous contrat pour une tâche déterminée et dont le Soir Echos détient copie.
La justice a rendu son verdict
Toutefois, « ces jugements sont obtenus après plusieurs agressions, séquestrations et actes de vandalisme commis par les mis en cause et contre lesquels une dizaine de plaintes ont été déposées depuis. Aucune de ces plaintes n’a encore abouti et les personnes concernées n’ont jamais été inquiétées ou interpellées », nous déclare Khadija Darha, avocate au Barreau de Rabat et représentante juridique de Delta Holding, avant d’ajouter: « la justice a fait son travail en rendant des jugements clairs et précis, les autorités ont le devoir de faire le leur jusqu’au bout et d’assurer, d’une manière permanente, la sécurité et le libre accès au personnel et aux marchandises de ses unités ».
Des pertes financières importantes
La totalité des 6 sociétés est toujours bloquée et, à titre d’exemple, la société Galvacier ne peut même pas recevoir le gaz en vrac livré par camions citernes pour alimenter les fours de galvanisation pleins de zinc fondu à très haute température. Ces fours fonctionnent sans interruption depuis 14 ans et leur arrêt a entraîné la perte de l’usine de galvanisation qui coûte plusieurs milliards de centimes. Les sociétés ont, par la suite, sollicité par écrit à maintes reprises le chef du gouvernement, le ministre de l’Intérieur, le wali et gouverneur de la Province de Kénitra et le procureur du roi de la même ville, « mais tout ces hauts responsables, malgré leur efforts, n’arrivent pas à mettre fin à cette catastrophe économique et sociale et à donner des suites crédibles aux requêtes légitimes de nos sociétés », déclare le groupe. De ce fait, après ces moult rebondissements, la persistance des grévistes et le « laxisme » des forces de l’ordre, Delta Holding a décidé de fermer ses 6 usines à Kénitra. « Il s’agira ensuite de les délocaliser éventuellement dans une autre région », nous confie un responsable au sein du groupe. Ce dernier reste cependant dubitatif quant à cette éventualité car, selon lui, un tel investissement impliquerait un budget énorme. Ceci tout en sachant que le groupe a accusé un énorme coup quant à sa rentabilité et le cours de son action à la bourse a diminué légèrement ce mois. Pour avoir la version de la CDT quant aux répercussions de ce conflit, surtout par rapport au drame social qu’il va engendrer, le responsable de la section locale de la CDT à Kénitra, Mustapha El Hiki, n’a pas souhaité répondre à nos multiples relances… Affaire à suivre. ◆
l’Avis de
Meriem Bensaleh Chaqroun, présidente de la CGEM
« La grève doit être réglementée »
Lors d’un point de presse tenu jeudi soir à la CGEM, la patronne des patrons a exprimé son avis sur le droit de grève. « Il faut accélérer le projet de loi sur la grève. Il faut qu’on soit dans la légalité totale or, aujourd’hui, le flou et la situation de non droit arrange plusieurs personnes, mais cela n’arrange nullement le pays, la croissance et la confiance des investisseurs. Personne ne sera intéressé de venir investir dans notre pays car c’est une composante essentielle du climat des affaires. Si le droit de grève n’est pas réglementé, nous serons dans une rupture totale avec la chaine de confiance. Nous allons militer pour passer la loi sur le droit de grève. Au sein de la CGEM, nous avons des chefs d’entreprises responsables et en plus de la crise que nous vivons actuellement, nous pourrons subir de plein fouet des agissements illégaux. Il faut protéger l’investisseur, mais ce dernier doit aussi se conformer à la loi et être socialement responsable.
Entretien avec
Khadija Darha, avocate au barreau de Rabat et représentante de Delta Holding.
Comment se présente actuellement la situation devant les 6 usines de Delta Holding à Kenitra ?
La situation n’a pas trouvé de véritable issue ou de solution. Les grévistes bloquent toujours la porte d’entrée et rien n’est vraiment entrepris pour remédier à cette situation. Au début, les grévistes avaient monté des tentes à l’intérieur des usines pendant plusieurs mois. Les autorités les ont fait sortir. Mais la situation reste la même, puisque même à l’extérieur, les grévistes empêchent les employés d’entrer et les matières premières d’arriver aux usines. Les grévistes réclament leurs droits ainsi que leur ancienneté…
La loi est claire dans ce sens. Il s’agit de saisonniers. Il ont un contrat avec leur employeur qui prend fin à l’achèvement du projet en question. Ils n’ont pas signé de contrat à durée indéterminée pour prétendre rester à leurs postes. De plus, pour leurs droits, l’entreprise a voulu leur donner leur solde tout compte mais ils ont refusé de recevoir leurs chèques.Quelles sont les répercussions ?
Les quelques 60 grévistes ont condamné au chômage plus de 1 300 employés et familles qui vivent grâce aux 6 usines de Delta Holding qui sont l’objet de ces manœuvres. Les usines ne reçoivent ni de gaz ni de matières premières pour faire fonctionner le matériel et fabriquer les produits. Cela se répercutera sur les chantiers sur lesquels le groupe est déjà engagé. Il y aura une fermeture de ces usines et c’est un coup dur pour le climat des affaires au Maroc et pour le groupe Delta Holding. Il y aura des répercussions sociales très graves dans la région car il s’agit d’un chômage de plus de 1 300 familles, d’un seul coup.Vous avez demandé au Wali d’intervenir. Est-ce que les autorités n’ont rien fait pour exécuter les jugements ?
Nous ne comprenons pas pourquoi, même avec les jugements qui sont en notre faveur et la prononciation du tribunal pour faire déloger même avec la force les occupants des usines, les forces de l’ordre ne font rien. Il y a des actions de temps en temps mais un laxisme de la part des autorités subsiste. En plus, il y a eu plus d’une quinzaine de plaintes pour blessures. On empêche les gens d’aller travailler, c’est anormal et incompréhensible. Il y a surement des enjeux politiques derrière ce qui se passe, car ce n’est pas normal de subir tout cela pendant plusieurs mois sans que les autorités ne bougent d’un iota. A quelques mètres de ces débrayages, d’autres usines filiales de groupes étragners qui ont été bien protégées par les forces de l’ordre. Delta Holding n’a pas eu le même traitement. D’où la nécessité de se poser plusieurs questions.



