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Culture

27 août 2010

Driss Chraïbi, l’homme du présent

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« L’homme qui venait du passé » (Ed. Denoël, Coll. « Folio », 2004, 260 pages) fut le dernier roman publié par Driss Chraïbi qui nous a quittés le 1er avril 2007. L’œuvre abondante de ce grand écrivain continue et continuera à occuper une place importante sur la scène littéraire. Son dernier récit mérite d’être revisité, (re)lu.

« L’homme qui venait du passé » (Ed. Denoël, Coll. « Folio », 2004, 260 pages) fut le dernier roman publié par Driss Chraïbi qui nous a quittés le 1er avril 2007. L’œuvre abondante de ce grand écrivain continue et continuera à occuper une place importante sur la scène littéraire. Son dernier récit mérite d’être revisité, (re)lu ; il est une mine de plaisir et une lucide lecture du présent. Ce texte a vu le jour un demi-siècle après le premier roman de Chraïbi, « Le Passé simple », qui a donné lieu à un scandale sur lequel nous ne reviendrons pas ici. Précisons toutefois que l’auteur a de la suite dans les idées et le passé, aussi simple soit-il, n’est pas irrémédiablement enterré ; ses effluves se dégagent de ce dernier roman par-delà les décennies.

«L’homme qui venait du passé » met en scène le personnage fétiche de Chraïbi, l’inspecteur Ali qui est une sorte d’alter ego de l’écrivain. Ce dernier déclare de prime abord : «J’assume pleinement et publiquement les prises de position et les propos granitiques de l’inspecteur Ali» (p.11-12). Ce n’est pas une vaine promesse, ce n’est pas un simple procédé rhétorique et la parole donnée sera tenue ; jusqu’au bout du récit, le duo de choc, Ali-Driss, creuse le réel, mène l’enquête, dénonce, griffe et se moque royalement des bienséances et des normes. Ali est présenté comme un être rustique, sans manières, «un gars du pays», aime les plaisirs de la vie qu’il croque goulûment, côtoie les hautes sphères et se gausse de ces messieurs du ministère de l’Intérieur : «des messieurs gris en complet gris, souffrant apparemment de sciatique et de sinistrose» (p.19). Lui, il est jovial, roule des joints de kif au long des pages et éclate de rire en dévoilant ses grandes dents. Mais il est beaucoup plus complexe que cela : homme d’action, rebelle, esprit retors, un ouistiti, un Sherlock Holmes marocain et j’en passe.

Driss suit la cadence, mêle les tons et les situations, passe d’un événement à l’apparence anodine à un fait politique ou historique grave. Il s’amuse à inventer des jeux de mots (normal, ce sont ses armes !). Un exemple : «Ma parole d’horreur, il y a encore des gens intègres dans ce pays» (p.23). Mais il se régale aussi des importations en évoquant cette «expression française qui prend toute sa signification dans les pays arabes : «Tourner autour du pot»» (p.30).

La machine des faits est lancée dès le début quand l’inspecteur Ali est appelé d’urgence à Rabat parce qu’un meurtre, catégorie « affaire d’Etat », a eu lieu à Marrakech. Fait étonnant, estime Ali ou Driss, car cette ville est censée être «sécurisée» vu que le roi venait « de s’y faire construire un palais «harounrashidisque» » (p.33). Loin de disserter, l’auteur fait avancer son récit par touches. La grande littérature et la bonne cuisine font souvent bon ménage dans les textes mémorables. On se souvient de la place des délicieux mets dans l’œuvre de Mohamed Khaïr-Eddine notamment dans son dernier roman et dans son journal. Driss Chraïbi ne s’est pas privé ; l’histoire s’ouvre sur des beignets chauds trempés dans du miel et textuellement comparés aux «monts de Vénus». Ils se dégustent avec du thé «parfumé à la chiba, cette absinthe sauvage inconnue des touristes» (p.13). Le plat de résistance de la première journée a mis longtemps à mijoter comme ces enquêtes policières menées par l’inspecteur Ali, il s’agit de «la hargma des temps anciens» dans une marmite en terre cuite venue «directement du four public juif du mellah. La famille du vieux rabbin avait préparé la recette avec amour, selon la tradition» (p.60-61). On ne peut rester indifférent au fumet qui se dégage du texte. En effet, le narrateur a vite craqué et sort de sa neutralité pour avouer : «J’en ai l’eau à la bouche. J’aurais bien voulu être aux côtés de l’inspecteur Ali, mais il ne m’avait pas invité» (p. 61). Contentons-nous du roman pour le moment et, je vous le promets, nous ne le regretterons pas car c’est un délicieux mets bien plus pérenne.

Au bout du troisième chapitre, la version officielle de l’enquête est bouclée. Driss Chraïbi lance alors son personnage sur d’autres voies insoupçonnables ; les investigations commencent autour de l’assassinat d’Oussama Ben Laden à Marrakech ! Excusez du peu. L’auteur n’y va pas de main morte, il promène son héros à travers le monde pour des investigations non officielles : De Tanger à Blois, de Zurich à Islamabad, un détour par Peshawar avant d’aller à Paris en passant par Damas… Ce tour d’horizon a permis à l’écrivain de faire le point sur plusieurs sujets qui lui tenaient à cœur : politique, économie, religion, modernité, identité, civilisation, terrorisme, etc. De temps en temps, par-ci par-là, surgissent de lumineuses déductions baignées dans l’humour : «Nous vivons à une époque où la modernité la plus clinquante se conjugue à la plus ancestrale des ignorances» (p.79). Les raccourcis et les clins d’œil sont légion : «Les Européens et surtout les Américains sont d’une ignorance crasse en matière de culture. De culture culinaire s’entend. […] Nous, on n’a pas de démocratie, mais on mange bien» (p.115). André Gide avait raison de dire : «Il n’y a pas d’œuvre d’art sans raccourcis». Dans le même registre mais plus concrètement, chacun en a pour son grade : «Les chefs d’entreprise de mon pays […] roulent dans de grosses cylindrées. Soixante-quinze chevaux au moteur, un âne au volant» (p.205).

Le summum de « L’homme qui venait du passé », bien qu’il ne soit constitué en général que de cimes de l’art, est ce face-à-face entre l’écrivain et son personnage au dernier chapitre ; un morceau de bravoure de la création littéraire à lire comme un testament de Driss Chraïbi. Tout y est.

Après sa lecture, il est possible de dire à l’instar de l’inspecteur Ali (ou de Driss Chraïbi) : «Les puits du pétrole tariront bien un jour, je m’en fous» (p.41).   




 
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