Parmi ceux qui s’attachent de longue date à la restitution de l’histoire culturelle des Maghrébins de France en alliant la probité intellectuelle et une forme d’intrépidité dans la réflexion, Abdellatif Chaouite occupe une place particulière. A la fois passionné et non-dupe, animé d’un souci de justice et du souci de l’autre, il a exposé son [...]
Parmi ceux qui s’attachent de longue date à la restitution de l’histoire culturelle des Maghrébins de France en alliant la probité intellectuelle et une forme d’intrépidité dans la réflexion, Abdellatif Chaouite occupe une place particulière. A la fois passionné et non-dupe, animé d’un souci de justice et du souci de l’autre, il a exposé son expérience et ses convictions dans
«L’Interculturel comme art de vivre» (L’Harmattan, 2007) Chargé de cours à l’Université Lyon 2, il a produit une réflexion d’une rare finesse sous un titre qui ne doit pas faire frémir : «Ethnopsychanalyse et littérature plurielle : quelques remarques».
On est frappé par la pertinence et la vigilance de ces remarques telles qu’elles apparaissent dans le numéro du 1er semestre de 1990 de la revue «Itinéraires et contacts de cultures».
Vingt ans plus tard, l’acuité de sa réflexion n’a en rien perdu de sa fraîcheur. Mais la littérature n’est nullement son seul centre d’intérêt. Il a étudié avec le même souci de vigilance le vieillissement des immigrés en France et les voies et les moyens de la lutte contre l’illettrisme.
La conviction de l’ethnopsychologue de formation qu’est Chaouite est rien moins que fade : «Toute relation est faite de crainte, d’inquiétante étrangeté (Freud) mais elle est aussi habitée par un terreau universel. On ne peut pas dépasser l’ambiguïté d’une relation au risque de tomber dans l’idéalisation, de fantasmer l’autre ou au contraire de le diaboliser. Mais le regard croisé est possible. Et là, il faut se demander de quoi est chargée cette relation ? Qu’est-ce qui se joue ? ».
La réponse, Chaouite l’a donnée à quatre mains, avec Azouz Begag, en 1990 dans « Ecarts d’identité » (Point Virgule, Seuil), l’année où, dans la même collection je publiais « Les Ecrivains sont dans leur assiette». Je me jetais donc sur ces « Ecarts d’Identité » comme sur un plat de résistance. Je fus rassasié, comme tous les lecteurs de ce livre vif et fin où l’intensité des émotions évoquées n’interdisait pas l’impartialité de l’analyse. Cet ouvrage avait le charme d’une invitation à penser par soi-même un phénomène, l’émergence de la conscience de soi des Maghrébins en France comme une donnée objective des nouveaux contours de la société et de la socialité.
Si Abdellalif Chaouite a pu anticiper, c’est parce qu’il a su regarder en arrière. On le voit bien en lisant la revue grenobloise dont il est le rédacteur en chef et qui s’appelle justement, elle aussi, «Ecarts d’identité».
Axée sur la migration, l’égalité et l’inter culturalité, la recherche menée là depuis 1992 a pu emprunter des chemins très plaisants. Ainsi avec le numéro spécial conçu en 2009 avec l’association Génériques que présidait le regretté Saïd Bouziri : «La Chanson maghrébine de l’exil en France 1950-1970», Naïma Yahi présentait l’aventure artistique du catalogue arabe Pathé Marocain 1950-1970 en citant d’emblée Abdelmalek Sayad rappelant qu’ « immigrer c’est immigrer avec son histoire (l’immigration étant elle-même partie intégrante de cette histoire), avec ses traditions, ses manières de vivre, de sentir, d’agir et de penser, avec sa langue, sa religion… »
Avec ses chansons aussi ! rappelait ce numéro d’ «Ecarts d’identité». Jean-Charles Scagnetti évoquait les images musicales de l’exil à travers les scopitones arabes et berbères en France (1969-1978). Jérémy Guedj livrait un panorama de la musique judéo-arabe, un symbole de l’exil des Juifs d’Afrique du Nord en France.
Le témoignage de Robert Caro quant aux enjeux de la collecte, du traitement et de la valorisation des chants d’exilés, à travers l’expérience du Centre des musiques traditionnelles Rhône-Alpes est passionnant. On y retrouva aussi les paroles d’Omar El Maghribi «Ma Lhanina» ( Maman chérie) qui sont bouleversantes.
Abdelkader Bellahri s’est, lui, intéressé à la création musicale, aux héritages et expressions culturelles des jeunes issues de l’immigration dans l’agglomération lyonnaise.
Tout cela, en somme, bien plus passionnant que des incendies de voitures ou la stigmatisation qui les précèdent puis les accompagne. ! Pour une meilleure connaissance des réflexions sur le phénomène migratoire, on aimerait qu’ «Ecarts d’identité» recrute des abonnés dans les bibliothèques.




