El otro teatro : une cohabitation réussie !
Une vingtaine de jeunes handicapés du Maroc, d’Espagne et de France, accompagnés de dix étudiants des ateliers de création des universités Mohammed V Agdal et Souissi, se sont réunis en résidence depuis le 20 avril dernier pour la création d’une pièce de théâtre. Le Soir échos s’est glissé dans les coulisses de ce spectacle pas comme les autres.

La pièce a été montée par la Fondation Institut international du théâtre méditerranéen (IITM) et l´Université Mohammed V-Agdal.
18h45. À quelques minutes du début du spectacle, l’agitation est à son comble dans les couloirs de la faculté des sciences de Rabat. De jeunes comédiens, habillés de blanc et de noir, se préparent à monter sur scène pour la première fois. Certains font les cent pas, tandis que d’autres révisent consciencieusement leur texte avant de monter sur scène. La particularité de cette troupe ne saute pas tout de suite aux yeux, tellement les comédiens semblent former un groupe homogène. Les discussions se mêlent aux rires, pour donner une ambiance détendue, idéale avant l’entrée en scène.
L’autre au cœur des dialogues
Puis on finit par comprendre. Parmi les trente comédiens qui forment la troupe, figurent seulement dix étudiants de l’université Mohammed V. Les vingt autres sont des jeunes à besoins spécifiques, venus du Maroc et d’ailleurs. (voir interview) Les trente sont surtout les acteurs d’un autre théâtre (« El Otro Teatro »), les défenseurs d’un théâtre qui place l’autre en son centre. Le spectacle, qui porte pour nom « Souffara 2012 », a été présenté à l’occasion de la 10e semaine de la science par la Fondation Institut international du théâtre méditerranéen (IITM) et l´Université Mohammed V-Agdal. Dans les coulisses, les personnes dites « normales » paraissent avoir plus le trac que les autres. Un éducateur de l’association Hadaf, qui montera également sur scène, garde quant à lui le sourire. « C’est une très bonne expérience, non seulement pour nous en tant qu’éducateurs, mais aussi pour les jeunes que l’on encadre. Ils se sont mélangés avec des personnes handicapées venues d’autres pays, mais aussi d’étudiants « normaux ». ». Il nous avouera que si au début de l’expérience, qui a été lancée le 20 avril dernier, chacun se mettait dans son coin, le rapprochement n’a pas tardé à prendre forme entre les différents clans. Avant la répétition, les jeunes handicapés sont sereins et sourient à pleines dents. Ils sont impatients de vivre l’aventure théâtrale qu’ils préparent depuis plusieurs jours. D’après le même éducateur, cette sérénité s’explique peut-être par le fait « qu’ils n’ont pas d’expériences dans le théâtre. Il faut attendre de voir ce que cela va donner sur scène », nous lance-t-il, perplexe. Une inquiétude qui a été réduite à néant après le lever de rideau. Durant plus d’une heure, et dans une salle comble, la troupe a offert un spectacle tout en énergie et en symboles. Les jeunes, handicapés ou non, marocains ou non, se sont amusés ! Ils se sont exprimés par leurs corps plus que par les mots, faisant voler en éclats la « différence » qui les caractérise au quotidien. Les organisateurs semblent avoir relevé leur défi, qui était de « marcher ensemble vers l’universel, qui nous rassemble et assure à la fois notre singularité ». ◆
Trois questions à
Cristina D.Silveira, dramaturge espagnole, initiatrice de Souffara 2012
« Dans le passé, la troupe était uniquement composée de personnes handicapées »
En quoi consiste « El otro teatro » ?
L’objectif de cet atelier est de travailler avec les personnes handicapées, qui sont atteintes de différents types de handicaps. Nous avons travaillé avec eux par le biais du théâtre, dans le cadre du projet « El otro teatro », qui veut dire « un autre type de théâtre » en espagnol. Je travaille sur ce projet avec la Fondation IITM depuis six ans déjà. Dans le passé, les autres pièces de théâtre que nous avions montées se faisaient uniquement entre personnes handicapées. Cette année, l’idée était d’intégrer également des étudiants de la faculté.Comment s’est déroulée la cohabitation entre les étudiants et les personnes handicapées ?
Au départ, la cohabitation n’était pas évidente. Les étudiants sont venus comme étant les participants, les vedettes, alors que le principe même du théâtre, c’est justement l’humilité. Un apprentissage s’est donc fait pour remédier à cela. Au départ, on a voulu donner deux espaces différents, et petit à petit, les deux groupes se sont intégrés.« L’autre » est placé au cœur de la pièce, que vous avez écrite et réarrangée au fur et à mesure avec cette troupe de comédiens pas comme les autres.Comment avez-vous exprimé cet « autre » ?
Nous nous sommes basés sur l’article premier de la déclaration universelle des droits de l’Homme, qui stipule que nous sommes tous égaux. Dans la pièce, nous avons pris le vent comme moyen de transmission de la tradition, de la parole. La pièce reflète aussi le fait que lorsque des personnes sont ignorées, elles perdent aussi leurs noms. Il y a un dicton romain qui dit « tout ce qui n’a pas de nom finit par disparaître. » On travaille beaucoup avec l’idée de voir ce qu’il y a autour de nous, de toucher ce qu’il y a à proximité de nous. Nous nous basons sur les petites choses qui nous accompagnent au quotidien, mais qu’on ne remarque pas forcément. Autrui en fait partie.

