La taupe s’appelle Mehdi. Et c’est Fouad Laroui qui l’a créée de toutes pièces dans son succulent roman de la rentrée : «Une année chez les Français». (Ed. Julliard, août 2010, 304 pages, 125 Dhs). Mehdi, un pitchoun d’une dizaine d’années parachuté dès l’ouverture du récit au seuil du prestigieux lycée Lyautey de Casablanca. Ayant obtenu [...]
La taupe s’appelle Mehdi. Et c’est Fouad Laroui qui l’a créée de toutes pièces dans son succulent roman de la rentrée : «Une année chez les Français». (Ed. Julliard, août 2010, 304 pages, 125 Dhs).
Mehdi, un pitchoun d’une dizaine d’années parachuté dès l’ouverture du récit au seuil du prestigieux lycée Lyautey de Casablanca. Ayant obtenu une bourse grâce à ses excellents résultats à l’école primaire, il arrive tout droit de Béni-Mellal flanqué de deux dindons le jour de la rentrée. «Le parfum de la belle Française monte vers lui et l’enveloppe, le faisant chavirer, lui faisant tout oublier» (p. 199). C’était peut-être vrai pour Mehdi mais pour Fouad Laroui «le parfum de la belle Française» serait plutôt mnémotechnique pour lui en l’aidant à remonter le temps. En effet, Laroui a fait ses études, comme son protagoniste, au lycée français et a vécu l’expérience de l’internat. Une phase qui l’a probablement marqué puisqu’il l’a déjà évoquée furtivement dans plusieurs de ses romans. Cependant n’avançons pas plus loin dans ces rapprochements entre Fouad et Mehdi car «ceci est un ouvrage de fiction» lit-on au seuil du livre.
C’est dans la construction globale de son univers romanesque que transparaît la maestria de Fouad Laroui et sa maitrîse de ce genre littéraire.
En 23 chapitres, le lecteur est invité à suivre le petit Mehdi dans sa découverte de l’autre, exploration du monde et du mode français où le gamin, parce qu’il est issu d’un milieu populaire et pauvre, est perçu comme un extra-terrestre. Les malentendus sont légion. Le contraste est flagrant dès les premiers moments, Fouad Laroui le saisit de manière intelligente à travers les petites choses de la vie. Ainsi Mehdi arrive à l’internat sans le pyjama exigé, ce qui fait dire au surveillant Morel : «Peut-être ne portent-ils pas de pyjama, les gens, du côté de Béni-Mellal ? Savent pas ce que c’est…» (p.24). Même ses camarades s’étonnent en le découvrant : «Les deux Espagnols se regardèrent de nouveau au comble de la stupéfaction. C’était quoi, ce nouveau ? Il sortait d’où ? D’une grotte, dans la montagne ? Savall enfonça son index dans la poitrine du nouveau. – T’as jamais regardé la télé ? Tu vas pas m’dire que t’as pas vu les Américains débarquer sur la Lune, en juillet ? Il y a deux mois ? Tout le monde l’a vu, même les chèvres ! » (p.84). En effet, en 1969 quand les Américains sont arrivés sur la Lune, les Marocains étaient encore loin de la Civilisation. C’est justement cette phase de transition que Fouad Laroui croque dans ce récit avec humour et profondeur à travers la perception de l’enfant. Le style adopte souvent l’innocence de ce regard et se fait simple, direct et spontané.
Plusieurs plans se superposent et font la richesse de cet univers romanesque : des scènes du quotidien de Mehdi dans son nouveau monde, des moments qui jaillissent de ses lectures car c’est un dévoreur de livres et enfin des événements farfelus qu’il invente pour s’extirper d’une situation insupportable. Voici un exemple exquis de l’imbrication de ces univers : «-Où sont tes parents, mon petit ? / Au moment où le surveillant général finissait sa phrase, un lion surgit dans le bureau, se jeta sur lui et lui arracha la tête d’un seul coup de griffe. Le fauve plongea ensuite la gueule dans la gorge tranchée qui semblait un volcan crachant du sang et se mit à laper l’épais liquide rouge, en grognant de satisfaction. Un requin apparût, flottant dans les airs, et engloutit le corps décapité. Le lion et le squale se regardèrent, bien étonnés de se retrouver ensemble. Des hyènes… / M. Lombard, contrarié (pourquoi cet enfant ne disait rien ?), posa de nouveau la question». (p.13). Laroui use, sans abuser, de cette technique qui consiste à mettre en place des univers qui se superposent sans communiquer. Ce procédé sera exploité avec joie dans le roman laissant à l’intelligence du lecteur le privilège d’établir les connexions et d’en tirer satisfaction.
A travers la perception de l’enfant, plusieurs portraits et comportements défilent. Tout en gardant le ton enjoué que nous connaissons à l’auteur, le texte interroge et expose de sérieuses et profondes problématiques relatives aux contacts des cultures, à l’absurdité des préjugés, au racisme… tout en portant un regard critique sur les travers et les tares de la société marocaine comme la corruption, l’illettrisme et le poids écrasant de la religion dans certains milieux.
C’est cependant un récit optimiste à souhait. L’enfant fera de belles découvertes et jouira de sa nouvelle vie malgré tous les malentendus.
En filigrane, les lectures de Mehdi (ou de Fouad) ornent tout le roman ; le pitchoun est sauvé par son amour des livres. On peut considérer que ce roman recèle en lui un hymne à la lecture ; cette belle phrase est probante à cet égard : « C’était peut-être cela le pire, dans la mort : ne plus pouvoir lire » (p. 294).
Alors, profitons de la vie, lisons






J’ai lu ce livre..j’ai tout simplement adoré!
Je suis dessinateur amateur et je remarque que jamais nous ne parlons de la couverture d’un livre..alors je le dis: l’illustration (de Pasquale Carlotti) m’a beaucoup plu.
A lire absolument!!
Bonjour Boby,
Merci pour votre commentaire. Si vous avez des idées de livre à nous proposer, n’hésitez pas. BD ou livre d’illustrations, l’idée est simplement de faire partager nos coups de coeur à nos lecteurs.
La Rédaction
Le livre est en effet excellent. Preuve : Il vient d’être retenu dans la 1ère sélection du Prix Goncourt 2010.
L’illustration de la couverture est aussi bien réussie. Il nous arrive de parler des couvertures! Cf. ici même la chronique du week-end dernier consacrée au roman de Mohamed Loakira.