A quelques kilomètres de Kalâat Sraghna, il existe un village, Alataouiya, où des miracles pourraient se produire. En tout cas, les gens affluent par dizaines, y amenant des patients atteints de maladies psychiques. Mais en réalité, les conditions y sont inhumaines. Et beaucoup vivent de l’entretien de ce mythe suivant un rituel bien rodé. hanane [...]
A quelques kilomètres de Kalâat Sraghna, il existe un village, Alataouiya, où des miracles pourraient se produire. En tout cas, les gens affluent par dizaines, y amenant des patients atteints de maladies psychiques. Mais en réalité, les conditions y sont inhumaines. Et beaucoup vivent de l’entretien de ce mythe suivant un rituel bien rodé.
S
ur la route déserte de Marrakech, je suis soudainément prise d’angoisse. Les questions se multiplient dans ma tête. Et si on découvrait ma vraie identité ? Si on me démasquait ? Mais je me résous à croire qu’il n’en sera rien. Il suffira de jouer le jeu une fois arrivée. Après tout, ça ne doit pas être difficile de jouer à la folle, de faire la folle. Mais ce qu’on m’a dit de la condition des internés de chez Hajj Bouchaïb m’inquiète tout de même. Car s’il est facile de se faire passer pour une aliénée, il ne le sera pas de vivre au milieu de ces gens qui ont leur monde à eux.
En fait, j’ai appris l’existence de Hajj Bouchaïb par un ami qui affirme qu’un membre de sa famille y est allé et est revenu encore plus déséquilibré. Il était dans un état qu’on ne lui a jamais connu auparavant. Mais, si mon instinct me disait que la vie ne serait pas rose là-bas, je savais par avance qu’il ne faut pas se fier aux «on-dit». Je devais m’y rendre pour constater de visu. C’est ce que je me suis décidée à faire en ce mois de juin 2004. Pendant que toutes ces réflexions me traversaient l’esprit, la voiture avalait les kilomètres d’asphalte. On est bientôt arrivé à Marrakech après trois heures de route. Il est environ 15 heures et le mercure doit marquer plus de 35°. On ne s’est pas arrêté à Marrakech, il fallait continuer sur Kalâat Sraghna. Ce qui fut fait et c’est là que j’ai eu le plus peur, à seulement une heure de route de ma destination finale. Je répétais intérieurement comment je devais me comporter pour ne pas éveiller de soupçons. Ensuite, sur la route vers le village de Hajj Bouchaïb, je ne pouvais plus continuer la conversation tellement j’étais angoissée. Je me demandais s’il ne fallait pas faire une mise en scène pour rendre plausible ma soi-disante folie. Ne fallait-il pas m’attacher les mains et les pieds, pour qu’on ne soupçonne rien ? Car c’est ce que mon ami m’avait dit. Certains patients venaient les mains ligotées. Il avait d’ailleurs fait une description assez particulière des lieux, des gens qui y venaient et des traitements réservés. Il m’avait prévenu que ce sont souvent les cas les plus désespérants que l’on amène vers ce soi-disant faiseur de miracles qui pouvait guérir les maladies psychiques les plus graves. En tout cas, c’est ce qu’il prétendait. Pendant que toutes ces choses me trottaient par la tête, je n’eus pas le temps de voir le paysage défiler devant moi. Et de toute manière, il n’y avait rien à voir. La route était désertique. Il n’est pas besoin de se demander depuis quand le sol a reçu sa dernière goutte de pluie; en ce mois de juin, la saison humide qui finit aussi vite qu’elle est venue est déjà loin. Alors il n’y avait que quelques herbes ici et là, et des palmiers au loin et de temps à autre, on pouvait apercevoir des toits au bord de la route. La vie ne devait pas être de tout repos dans ces contrées aussi reculées qui semblent appartenir à un autre Maroc. Il est clair qu’on est loin de la Casablanca avec ses voitures, ses citadins, sa pollution atmosphérique et sonore. On est dans un autre monde.
Enfin, nous voilà dans le village de Hajj Bouchaïb. Le village n’est pas du tout très grand. Mais les gens ne sont pas étonnés de nous voir arriver en voiture. Des enfants courent derrière notre véhicule. Pourtant, bien que ne faisant apparaître aucun étonnement, les gens ne nous quittent pas des yeux. C’est comme s’ils s’attendaient qu’on leur pose des questions. Ce qu’on n’a pas tardé pas à faire. Dès qu’on s’est arrêté devant l’épicerie du village, trois hommes se sont approchés. Après les salamalecs qui sont d’une longueur bien singulière, l’un des hommes nous demande si l’on veut nous rendre chez Hajj Bouchaïb. Cela ne laisse aucun doute : apparemment toutes les voitures étrangères qui viennent dans ce village se rendent chez cet homme. Alors on répond oui, il nous indique de l’index une grande concession devant nous. On n’a vraiment pas besoin d’y aller par quatre chemins. Cinquante mètres plus loin, on est enfin arrivé à la destination finale. C’est un homme qui vient nous accueillir et nous demander si l’on vient pour Hajj Bouchaïb. Il nous invite ensuite à entrer. Il ne me quitte pas des yeux, se disant que le malade ne peut être que moi. Ce qui me réconforte un peu, car cela signifie que je joue bien le jeu.
Hajj Bouchaïb fera son entrée dans la salle où l’on servait un thé. Tout ceci montre que le rituel est bien rodé. L’homme est svelte, mais bien portant. Il a le teint très foncé, sans doute bruni par le soleil de ces cieux sous lesquels il n’est pas besoin d’attendre l’été pour bronzer. Il semble très amical et de son visage se dégage un sourire que seuls les agents commerciaux savent en faire. Assis sur un canapé devant nous, il nous regarde discrètement certes, en essayant d’en apprendre autant que possible sur nous. La conversation a lieu entre lui et mon cousin, qui m’a servi de chauffeur jusqu’ici et qui doit désormais se faire passer pour mon frère. Il lui dit qu’on vient de Casablanca et qu’on a appris l’existence de ses « bienfaits » grâce à un ami. Mon cousin joue bien le jeu et lui sert out ce qu’on avait dit en venant. Il lui dit que je suis un cas désespéré, qu’on m’a emmenée un peu partout sans succès. Il lui explique également que la maladie ne venait pas tout le temps, mais dès qu’elle pointait du nez, elle faisait de moi une autre personne. Hajj Bouchaïb écoute sans broncher. Sans doute est-il en train de faire son diagnostic. Et pour compléter son opinion, doit poser beaucoup de questions. Comment se manifestaient les crises ? M’arrivait-il d’être violente ? Est-ce que je reconnais mon entourage quand ça arrive ? Et un nombre incalculable d’autres questions encore. Mon cousin répond positivement à la plupart des questions et négativement à d’autres. Il fait quand même l’effort de rendre aussi crédible que possible notre combine. Le diagnostic est sans appel. Hajj Bouchaïb dit que j’ai été possédée par Lalla Mira. Elle prend le visage d’une personne malfaisante et fait perdre la raison aux gens qu’elle possède. Il n’y a pas qu’elle, car Hajj Bouchaïb explique que Lalla Mimouna est aussi dangereuse et malfaisante. Elle a quasiment les mêmes effets sur ses victimes qui deviennent incontrôlables. Il finit par conclure que dans tous les cas, on a bien fait de m’avoir amenée chez lui aussi rapidement. Car plus cela durait, moins on avait de chance de me guérir. Puis, il se met à citer tous les cas qu’il a réussi à guérir grâce, dit-il, à la baraka de Bouya Omar.
En fait, la légende raconte qu’un saint homme, du nom de Bouya Omar, habitait ce village. Il en était le fondateur et avait réussi à réaliser des miracles en soignant des centaines de personnes atteintes de maladies mentales. Son mausolée est d’ailleurs toujours bien entretenu dans le village. Et Hajj Bouchaïb ferait partie de sa descendance, ce qu’il serait d’ailleurs assez difficile à vérifier. En tout cas, il joue bien son rôle et semble être désormais le seul à bénéficier véritablement de la baraka de Bouya Omar.
Alors, Hajj Bouchaïb en vient aux choses qui doivent sans doute être les plus sérieuses pour lui dans toute cette conversation. Il s’agit de la question cruciale de l’argent. Il a en fait une grille de tarifs déjà établis. Les chambres avec des traitements de faveur sont à 2.000 DH par mois. Pour les chambres partagées, c’est-à-dire sans luxe, il faut 1.000 DH par patient. Bien entendu, ici tous les soins sont dispensés et la nourriture est très bonne. En plus des trois repas quotidiens, chaque patient a droit à des fruits, du thé et des gâteaux secs à l’heure du goûter. Bref, il n’a fallu que de peu pour qu’il nous présente son service à la manière d’un tenancier d’hôtel. Il a d’ailleurs oublié dans son descriptif la véritable raison de notre venue, c’est-à-dire les soins.
La concession est très grande et est constituée de plusieurs chambres. Elle est partagée entre les appartements pour les malades et ceux réservés à la très large famille de Hajj Bouchaïb. Dans la partie réservée aux malades, il y a une nette séparation entre l’espace destiné aux dames et celui des hommes. Mais en visitant, on se rend tout de suite compte que c’est loin du confort que Hajj Bouchaïb a décrit. Cela a plutôt des allures de bagne, des airs d’une grande prison avec ses odeurs et une répugnante saleté. On entre avec mes accompagnateurs dans la salle que Hajj Bouchaïb appelle Alkoubba, c’est-à-dire le grand salon.
En réalité, l’état des lieux ne justifie aucunement la différence de prix dont Hajj Bouchaïb a parlé en nous recevant dans son salon. Ici, tout le monde est logé à la même enseigne. J’ai compris que Hajj Bouchaïb ne justifie son prix que par l’apparence des gens qui se présentent devant lui. Ceux qui lui paraissent nantis doivent payer plus cher que les autres. Quant aux gens du peuple, le prix pouvait même être de 500 DH par mois. Mais dans tous les cas, il faut payer d’avance, et c’est avec beaucoup d’insistance qu’il le répète. Les temps sont durs, dit-il pour se justifier.
Ceux qui m’accompagnent restent pendant une heure de temps et doivent partir. De toutes les manières, quand on a la responsabilité de Hajj Bouchaïb, on ne peut pas perdre beaucoup de temps.
Me voilà désormais dans les appartements pour femmes, qui ne sont autres qu’une très grande chambre crasseuse. Un tapis en plastique fait office de mobilier. C’est sans doute là où il faut dormir. Heureusement que j’ai pensé à amener un drap de lit et une couverture qui me permettront d’avoir un peu plus de confort. Dans la chambre, au moins une cinquantaine de femmes venues de tous les coins du pays. Il n’y a bien entendu pas suffisamment d’espace pour loger tout ce beau monde. Tant que je fais semblant, je peux supporter et de toute manière je ne resterai pas ici plus de trois jours. Je sais que cela va être un enfer, mais la perspective d’une courte durée me réjouit un peu et me donne le courage nécessaire pour faire ce petit chemin de croix.
Je me suis vite fait une amie. Elle s’appelle Aïcha et nous allons partager ce petit bout de route ensemble. De plus, c’est une bonne source pour avoir certaines informations. Aïcha avait une vie de mère normale, avec des enfants et un mari. Elle est chez Hajj Bouchaïb depuis un an, en tout cas c’est ce qu’elle dit. Peut-être ne sait-elle pas depuis combien de temps elle est ici. C’est son mari qui l’a amenée dans cette contrée perdue, venue de son Chichaoua natal, où elle a toujours vécu. Aujourd’hui, elle travaille pour Hajj Bouchaïb. Oui, ce ne sont pas mes oreilles qui me jouent des tours, elle n’a pas l’air de se faire soigner pas le seigneur des lieux mais elle travaille plutôt pour lui. En effet, chaque matin elle est obligée d’aller demander l’aumône. Elle n’est pas la seule, pratiquement tous les résidents doivent se soumettre à cette règle.
Les lieux ne sont pas très calmes et souvent on entend des cris. Les cas difficiles ne sont traités que d’une seule manière. Ils sont ligotés jusqu’à ce qu’ils reviennent à un calme apparent. Au déjeuner, au dîner, comme au petit-déjeuner, le menu est le même, constitué de thé, de pain et lentilles. Il n’est d’ailleurs réservé qu’aux malades qui sont là depuis moins d’un mois. Car ceux dont la famille ne donne pas signe de vie seront exclus des trois repas quotidiens. Alors la mendicité devient l’unique solution pour survivre. C’est encore heureux pour eux qu’on les laisse encore séjourner dans la concession.
Pour le traitement, tout se passe dans la salle de soins de Hajj Bouchaïb, toujours entouré de quelques assistants se disant chorfa, c’est-à-dire possédant la baraka. J’ai surtout l’impression qu’ils sont là pour le folklore et qu’ils ne s’y connaissent pas plus que les patients qu’ils prétendent pouvoir guérir. Tout est cependant hiérarchisé. Nul ne peut agir sans avoir eu le consentement de Hajj Bouchaïb. Mais s’il récupère le gros des recettes, il laisse volontiers ses lieutenants ramasser les miettes sur son sillage. Alors, quand viennent les visiteurs, ces soi-disant chorfa essaient de faire partie de la troupe en versant une prétendue eau bénite sur la tête des malades. Le but du jeu est clair : recevoir de bons pourboires.
Hajj Bouchaïb, après avoir évoqué le saint homme Bouya Omar, se lance dans une série de prières sans doute bien rodées. Il connaît son texte par cœur et serait capable de le réciter même en se réveillant soudainement d’un sommeil profond. C’est presque tout ce qu’il sait bien faire, à part encaisser l’argent pour les soins.
Les trois jours de séjour arrivent désormais à leur fin et je dois quitter mes compagnes de chambre ou plutôt de cellule. C’est envahie d’un sentiment de tristesse que je le fais. Car de toute manière rien ne changera. Longtemps après mon départ, des centaines de personnes viendront encore séjourner ici. Certaines familles le feront parce qu’elles croiront au miracle, parce qu’elles sont désespérées ou bien simplement parce que ce village est un bon débarras. Hajj Bouchaïb continuera à encaisser ses revenus et à faire croire qu’il est légataire d’un pouvoir venu tout droit de l’au-delà. Pourquoi vouloir changer le monde ?




