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Culture

11 janvier 2012

J.B Pontalis et Jérôme Sas sondent le tourment des mots…

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Un néologisme rencontré au cours de mes lectures me revient à l’esprit au moment d’évoquer le petit livre entêtant de J.-B Pontalis En marge des nuits (Folio n°5288)  : «hantologie». Jean-Bertrand Pontalis, membre de l’association psychanalytique de France, avait publié En marge des jours (Folio n° 3922) longtemps après le fameux ouvrage qu’il coécrivit avec Jean [...]

J.B pantalis

Un néologisme rencontré au cours de mes lectures me revient à l’esprit au moment d’évoquer le petit livre entêtant de J.-B Pontalis En marge des nuits (Folio n°5288)  : «hantologie». Jean-Bertrand Pontalis, membre de l’association psychanalytique de France, avait publié En marge des jours (Folio n° 3922) longtemps après le fameux ouvrage qu’il coécrivit avec Jean Laplanche Vocabulaire de la psychanalyse (P.U.F, 1967). J’avais été particulièrement impressionné à la lecture de Frère du précédent paru en 2006 chez Gallimard (Folio n° 4608). La connaissance de l’inconscient est la grande affaire de la vie intellectuelle de Pontalis mais l’entrée en littérature n’est pas pour lui la moindre des aventures. Il s’y est voué comme en marge des jours et des nuits, avec la volonté farouche et inquiète de mieux se connaître et, petit-être aussi, de s’oublier quelquefois ou, du moins, de se voir changer en interrogeant la pulpe du temps, le fruit de la relation à autrui, notamment dans ce qu’il appelle « mes Cahiers privés où je note de temps à autre tel ou tel événement du jour ou de l’un de ces événements : ce qui arrive, ce qui survient, ce qui vous tombe dessus ou vous ravit, l’imprévu. »

La chronique de Salim JAY

La chronique de Salim JAY

Il y aussi l’imprévisible qui vous ravit, vous emporte voire contient soudain le meilleur de votre bien à autrui, d’où cette collection L’Un et l’Autre qui paraît chez Gallimard sous la direction de Pontalis et nous a donné à lire nombre de récits remarquables renvoyant à cette « hantologie » que j’évoquais plus haut. En effet, les auteurs de la collection rendent hommage à des figures de leur vie privée ou à des personnages illustres de la culture ou de l’histoire qui les facinent et en viennent à nous faciner. L’échange est donc la belle énigme autour de laquelle tourne la vocation de Pontalis. Une des vertus de l’inquiétude qui anime les courts récits de rêves recueillis et commentés dans En marge des nuits, c’est de nous rappeler avec vigueur de terreur qui s’abat dans l’Histoire sur le monde : « Quand la nuit écrase le monde, écrit Pontalis, comme les plus redoutables de nos cauchemars, ceux dont nous sortons tremblants dans un cri d’effroi, paraissent inconsistants, irréels, face aux ténébres devenus réalité ! »Lecteur du Journal d’Ernst Jünger et aussi du Journal d’Hélène Beer, Jean-Bertrand Pontalis suit le récit par le colonel de la Wehrmacht et fin lettré de ses promenades dans les jardins sous l’Occupation et il se demande ce qu’aurait trouvé à dire Jünger « à cette jeune femme qui aimait la vie de toutes ses forces, et Dieu sait qu’elle étaient grandes comme l’était son courge » et qui mourut exterminée par les nazis que servait l’écrivain galloné.La lecture d’En marge des nuits où rayonnent caresses et stupeurs amène à considérer qu’un vrai livre est d’abord et toujours l’écrin d’une parole. Il en est ainsi d’un recueil d’un jeune écrivain qui était de mes amis Le Dibbouk et autres textes (Société des Ecrivains, 2011).Nous ne parlions pas que de littérature. Un jour, avec une loyauté souriante, Jérôme Sas m’a parlé des « bénéfices secondaires de la maladie » : Cette expression admise, je ne la reçu pas comme une évidence incontournable.Qui voudrait du loisir obtenu du fait de la schizophrénie ? Qui en voudrait pour soi, tout à trac, ici et maintenant ? Qui réclamerait, à cor et à cris, du handicap dans sa besace, de la terreur dans sa tête, une division éruptive de l’esprit sous le fracas d’une trombe ?Mais Jérôme Sas était écrivain. Un écrivain à l’œuvre aussi étroite qu’une brèche dans son tourment, une incision, mais décisive, une liberté, mais stupéfaite jusqu’à produire dans la phrase l’énigme puissante d’un sourire intérieur qui coule sur les joues comme une larme et s’adresse à autrui autant qu’à soi-même. Cela m’évoque une phrase du poète Armen Lubin : « On n’est libre que par pans ».Lorsqu’il me la donna à lire Le Dibbouk, texte donnant son titre à son livre à venir je le reçus pour ce qu’il était, un cadeau majeur reconnu dans ma vie de lecteur : « Cette clarté insupportable, ces atermoiements insensés, toujours renouvelés, quelle œuvre ! Ah ! Dibbouk, mon cœur est ton mausolée. »Pour triompher de son dibbouk, Jérôme était sans armure. La lecture de ce livre ranime la part de l’autre en nous, la possibilité du partage des affects comme une chanson entêtante, une rémanence heureuse qui défie l’espoir et le désespoir.

J’aurais voulu aussi pouvoir informer Jérôme Sas du fait que le Journal d’Anne Frank vient d’être traduit en arabe. Le lui dire à lui qui écrit : « Son esprit toujours répond aux élans de son cœur, et vient sur le papier dire l’histoire d’Anne. » Pontalis sonde « le tourment des mots » et exprime son souhait de « pouvoir rejoindre un jour celui qui cherche dans le tournement des mots à traduire le secret que sa mémoire lui refuse » selon les termes qui vinrent sous la plume de Louis-René des Forêts.Cette quête du secret déjà la mémoire lui refusait, Jérôme Sas l’entreprit avec une grâce souvent incisive et tout le secret semble déployé dans son livre dans l’innocente lucidité à laquelle il lui arrive de nous confronter. ◆




 
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