Le zéphyr ou plutôt le shiili, vent du sud tunisien, en provenance de Kairouan, souffle sur la capitale française. Preuve de l’évidente percée de l’art arabe hors de ses frontières, l’Institut du monde arabe présente « Dégagements », exposition d’artistes tunisiens jusqu’au 1er avril.
L’exposition « Dégagements », qui réunit les œuvres d’une vingtaine d’artistes, reflète les questionnements des Tunisiens face aux changements qui s’opérent dans leur pays.
L’après Printemps arabe fait recette dans la critique et fleurit l’espace des galeries d’art internationales. à croire qu’il aura fallu un tel tournant dans la jeune histoire des pays de la région pour qu’un regain d’intérêt venu de la vieille Europe suive la mouvance de la création contemporaine en marche, pourtant enclenchée depuis près d’une décennie. Difficile de s’en réjouir totalement, tant on aurait espéré voir éclore un élan européen destiné à défricher l’efflorescence de notre art, avant l’actualité politique. On espère, évidemment, qu’il ne s’agira pas d’un art mué en pop art à la Warhol, décliné en pilotage automatique tous azimuts, mais bien de médiums, ancrés à travers une vision, une distanciation et s’inscrivant dans la réflexion et les esprits à long terme. Espérons que ces fleurs printanières ne seront pas uniquement effeuillées dans les musées et les foires internationales européennes le temps d’une saison, mais qu’elles continueront de susciter l’engouement et l’intérêt du plus grand nombre d’acteurs et décideurs culturels les prochaines années. L’art est le dernier bastion contre la montée de tous les extrémismes, il empêchera toujours l’horreur de se nicher dans les esprits et il reste un excellent cheval de Troie contre les préjugés qui ont parfois la peau dure sur le monde arabo-musulman en Europe.
Instantanés du Printemps arabe
Si l’été dernier, la Biennale de Venise a présenté les travaux de plasticiens issus du Maroc, d’Irak, d’Arabie Saoudite, parmi les galeries du sérail parisien, celle du franco-algérien, Kamel Mennour mettait déjà en lumière, il y a plus de sept ans, les créations d’artistes originaires du Maghreb. Déjà, 12 artistes amateurs et professionnels tunisiens formaient le collectif « Dégage », en référence au 14 janvier, jour, où ils ont immortalisé à coups d’instantanés le Printemps arabe. 2000 clichés, nés place Habib Bourguiba sous l’ombre du faucon suprême, ont ainsi donné lieu à une exposition itinérante qui a sillonné Nice, Arles, Paris, et Bruxelles en septembre 2011. Ce tour d’images révolutionnaires a ensuite fait halte à Berlin, en juillet dernier. Aujourd’hui, c’est l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris qui consacre une exposition aux artistes tunisiens. Intitulé « Dégagements », cet événement est directement lié à la vie politique et sociale en Tunisie. Michel Krifa — d’origine tunisienne —, commissaire en arts visuels pour l’Afrique et le Moyen-Orient, et Géraldine Bloch, chargée de collections et d’expositions à l’IMA, accueillent une vingtaine d’artistes exprimant, à travers leurs œuvres, leurs interprétations et leurs questionnements en temps réel, nés au moment du départ de l’ancien président, Zine el-Abidine Ben Ali.
Déviance autocratique
On retient la création « Cap pas bon », de Wissem el-Abed, une œuvre « pimentée » — qui date de 2005 —renvoie à la région du Cap Bon et à la déviance autocratique via un bateau de fer blanc, créé avec une boîte de harissa Phare du Cap Bon, enfermée dans un bloc de résine massif. Autre jalon de cette exposition : les travaux de Aïcha Filali qui, au moyen de morceaux de bois tordus, enserrés par des anneaux de fer et qui peinent à bourgeonner, évoque la situation actuelle plus inquiétante. Enfin, Halim Karabibene montre le futur de l’art contemporain dans le pays, symbolisé par une cocotte-minute, sous l’appellation « Musée national d’art moderne et contemporain de Tunis ». L’art, finalement mué en arme, dépasse ici ses limites pour être une interface directe avec la conjoncture socio-économique, les êtres humains étranglés par un air vicié qui rappellent à la face du monde un besoin vital : respirer un air de liberté ◆




