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La démocratie, c’est la séparation du pouvoir et de la religion

Heureusement depuis quelques semaines, nous n’entendons pas trop parler du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie. Notre Maghreb inquiète moins le monde que le Machrek. Mais nous sommes toujours inquiets de l’imprévu qui peut survenir dans l’évolution de ce qu’il est convenu d’appeler les « révolutions arabes ». Il y en a qui sont au jasmin, [...]

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Les révolutionnaires au Maghreb, en Egypte; où prévaut un véritable sentiment révolutionnaire contre les Frères musulmans et contre les militaires, sont l’expression d’un mouvement démocratique, laïc.

Heureusement depuis quelques semaines, nous n’entendons pas trop parler du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie. Notre Maghreb inquiète moins le monde que le Machrek. Mais nous sommes toujours inquiets de l’imprévu qui peut survenir dans l’évolution de ce qu’il est convenu d’appeler les « révolutions arabes ». Il y en a qui sont au jasmin, d’autres aux roses et nous avons peur de celles qui viendraient des pierres. La chose que je voudrais dire en tant qu’homme, chroniqueur, écrivain et journaliste, c’est qu’il y a un problème très important et pourtant mal posé. Celui des rapports entre la religion et la démocratie. C’est un problème philosophiquement et historiquement très intéressant et qui se pose de manière différente. La démocratie, c’est la séparation du pouvoir et de la religion. C’est une définition parmi d’autres.  Dans la mesure où toute espèce de pouvoir, y compris moral, quotidien, familial, économique, vient d’un représentant de l’ordre divin, il est délicat de parler de démocratie qui est selon l’étymologie du terme, le gouvernement par le peuple.  Emmanuel Leroy Ladurie a écrit un livre qui s’appelle « l’État Français », dans lequel il prend le mot de Louis XIV « l’état c’est moi » et démontre qu’il n’est pas vrai. Selon Leroy Ladurie, à ce moment précis de l’Histoire, la France était emplie de petites sectes, de petites confréries, de petites associations et que la consultation n’a jamais été aussi grande qu’à ce moment là. Sur la réforme de l’État, le roi devait consulter au moins quinze confréries et le temps passé dans les négociations pour passer de l’ordre à l’exécution était important, parce qu’ici il y avait un chef, là une baronnie, ailleurs un parlement. C’était le jeu des influences. Tout le monde ne s’inclinait pas en même temps.
On ne pouvait pas dire à ce moment-là que l’État, la Monarchie héréditaire de droit divin en France pouvait être appliquée au sens littéral du mot.  C’est un fait que le roi est un personnage solitaire avec un pouvoir religieux qui tient son pouvoir du fait qu’il en est le dépositaire par la volonté divine. Il est donc dans la monarchie mais aussi dans la théocratie. Dans les états protestants, des compromis ont été faits entre le gouvernement du social et celui du moral. Mais au XVe siècle en Grande Bretagne avec la Magna Carta, en 1787 aux États-Unis puis 1789 en France, il y a eu une rupture pour prendre le pouvoir des prêtres et le mettre entre les mains du peuple. Dans cette définition, se pose la question du choix du dépositaire de la volonté populaire et de son partage. La démocratie n’est pas compatible avec la théocratie. Bien entendu, dans les faits, les choses sont plus nuancées. Il peut y avoir une conception selon laquelle tout ce qui appartient au domaine religieux, peut être celui du rapport de l’homme avec Dieu, mais que ces rapports doivent aussi respecter la volonté populaire. Il n’est question que de cela. Comment faire une démocratie si nous devons jean-danielrespecter la volonté divine ? Cela a été pendant longtemps l’affaire des catholiques et des protestants, mais la grande originalité de ce qu’on appelle le Printemps arabe a été quand de jeunes révolutionnaires, Tunisiens au départ, ont exprimé la révolte par le suicide. Ceci est nouveau et surtout, cela se passe sans le commandement de Dieu. Cela est un point très important. Le suicide n’exprime pas seulement sa détresse, son désespoir, il exprime aussi un défi, celui de la liberté. C’est un acte on ne peut plus laïc d’autonomie. Ce jeune homme (Bouazizi) a fait deux choses : il a décidé lui-même de prendre sa vie et a choisi de ne pas assassiner autrui. Les attentats sont en quelque sorte fidèles à Dieu. Quand les croisades ont été décidées par les chrétiens, je cite souvent Saint-Louis disant que lorsque nous sommes devant des infidèles, on sert le Christ en tuant des infidèles. Ce n’est pas le Coran qui a inventé ça, c’est le discours de Saint Bernard à Vezelay en 1146 appelant à la croisade. Discours très beau et terrible à la fois.
Pour revenir à la Tunisie, il y a deux choses qui n’ont pas été remarquées et c’est pour cela qu’il y a eu deux révolutions en Tunisie. Bouazizi a décidé seul, dans une société qui interdit le suicide comme dans les trois religions monothéistes. Il fait donc une offense à Dieu et il décide de qui il va tuer : lui-même et pas les autres parce que les autres sont innocents. La réflexion sur cet acte est essentielle dans la mesure où cette audace va être rattrapée par tout le pays. Le mouvement Ennahda ayant été la principale victime de Ben Ali était en droit de prétendre à une succession, mais pour une minorité active, ce n’était pas l’objectif de la révolution. Bien que la Tunisie soit petite et que Ennahda soit selon moi l’un des mouvements les plus modérés, la question se pose de définir où se trouve le pouvoir.
Les révolutionnaires au Maghreb, en Égypte, où prévaut un véritable sentiment révolutionnaire contre les Frères musulmans et contre les militaires, sont l’expression d’un mouvement démocratique, laïc. Nous sommes actuellement en proie à cette réflexion qui se complique encore par le fait que maintenant vous avez un état religieux, l’Iran qui selon la tradition chiite a ses imams, deux ou trois niveaux de commandement pour ressembler à une démocratie où chaque niveau contrôle les autres. Un état qui a des intérêts d’état. Khomeiny pouvait se dire qu’il pouvait respecter la tradition, faire appliquer tous les commandements originelles du Prophète en même temps que l’intérêt du pays. Si bien que les Iraniens aujourd’hui ont le devoir de se dire que tout ce que fait l’État est pour le respect de la volonté de Dieu. C’est d’ailleurs pourquoi il y a beaucoup de gens qui se disent que les États arabes tenaient beaucoup à ce qu’Israël intervienne en Iran.
revolutionConfusion entre le pouvoir et la religion jusqu’à arriver à ce que la religion s’incarne dans des états non religieux par essence. Cette confusion du pouvoir religieux est contrecarrée par l’opposition entre les chiites et les sunnites.  Pour la plupart des états, pétroliers en particulier, l’Algérie, l’Arabie Saoudite, les Émirats ont pour principal souci une volonté de Dieu qui coïncide avec la volonté du pétrole.
Dans cet état de choses, il y a de la place pour des hommes qui soient à la fois des sages et des stratèges. Il y a dans le monde des forces qui doivent faire coïncider la foi et le pouvoir par dessus les peuples. C’était l’objectif initial de l’ONU. Après ce rapide tour, je voudrais dire que nous vivons une époque dangereuse, passionnante où tout ce à quoi nous avons cru dans ma jeunesse, héritage de Rousseau et de Voltaire, c’est que la civilisation s’oriente vers une chose simple, le progrès qui est la séparation du pouvoir et de la foi. À la veille des indépendances, celles-ci comptaient davantage que les religions. Nous avons aujourd’hui des raisons considérables pour les états de s’affronter. Jusqu’au moment de la chute du mur de Berlin, le monde se référait à l’ONU qui représentait la vérité, malgré le fait que la Russie violait la religion de ses états, mais il y avait cette idée que nous allions dans la bonne direction. Aujourd’hui, la raison ayant fait faillite, il y a un retour vers les religions inférieures à la raison. Je suis pour ma part pessimiste pour plusieurs raisons. Dans ma vie qui a été longue, j’ai souvent eu des illusions perdues. J’ai participé à des moments d’espérances et de révolutions. Ma déception la plus amère vient de l’Europe qui était l’une des plus belles idées depuis 5 000 ans. Jamais dans l’Histoire nous n’avons vu des pays étrangers abandonner leurs armes et se mélanger de manière à ne plus se combattre. Hélas, cette idée est blessée. Il y a des hommes comme Mandela et Malcom X qui sauvent l’humanité mais on a parfois l’impression que l’humanité fait tout pour se suicider.  J’ai été très enthousiaste suite aux discours d’Obama sur les religions. J’aime la vie. J’ai toujours été étonné que, souvent, mes amis musulmans aimaient moins la vie que moi. Mais je trouve que la seule, et ce n’est pas un paradoxe, la seule espérance que nous avons est que tout ce qu’il y a de bien a été imprévu. Nous sommes dans l’ère de l’imprévisible, dans la science et ce qu’on appelle le progrès. Cela amène parfois à la victoire de l’injustice comme aux États-Unis où des banques ayant provoqué une crise financière gigantesque qui peut ruiner le monde profitant de l’aide octroyée par le gouvernement. Comment les assassins peuvent tirer un tel parti de leur assassinat ? Cela ne s’est jamais vu auparavant dans l’Histoire. ◆

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