La chimiste Zoubida Charrouf a axé ses recherches sur l’argan. Objectif : Valoriser cet arbre en mettant la science au service des coopératives. Avec la création de l’Association Ibn Al Baytar, c’est une école pour la filière de l’argan qui s’ouvre. Un coup de chance, certainement. Lorsque la chimiste marocaine Zoubida Charrouf s’est lancée [...]
- La chimiste Zoubida Charrouf a axé ses recherches sur l’argan.
- Objectif : Valoriser cet arbre en mettant la science au service des coopératives.
- Avec la création de l’Association Ibn Al Baytar, c’est une école pour la filière de l’argan qui s’ouvre.
Un coup de chance, certainement. Lorsque la chimiste marocaine Zoubida Charrouf s’est lancée dans la recherche pour détecter les secrets de l’arganier, elle ne s’attendait pas à en sortir avec un succès international. Sourire timide et cœur grand ouvert, cette férue de chimie, actuellement enseignante à la Faculté des sciences de Rabat, a chamboulé le monde bio en révélant de nouvelles substances naturelles contenues dans cette plante. Une longue aventure qu’elle n’a pas trop l’habitude de relater. Dans son bureau remarquablement rangé, elle prend quelques minutes pour la remémorer. Tout commence par son enfance marquée par cette peur d’être privée de l’école. «Mon père investissait énormément pour que mes quatre frères puissent continuer leurs études. Nous, les filles, n’avions pas la même chance. Je me sentais très mal de ne pas aller à l’école, de vivre cette inégalité», confie-t-elle. Cette amertume a fini par se dissiper, car la petite fille ne s’est pas laissé faire. Née en 1952 à douar Sfafaa, entre Sidi Slimane et Sidi Yahya El Gharb, Zoubida Charrouf s’est très vite fait remarquer : «Je me suis révoltée à l’âge de 8 ans en revendiquant à mon père mon droit à l’éducation comme mes frères. Maman m’a encouragée et papa a fini par m’inscrire à l’école normale de Sidi Yahya». Plus besoin de jouer l’intruse dans les classes en accompagnant «clandestinement» ses frères à l’école, Zoubida Charrouf est, désormais, une écolière «reconnue». «J’ai appris à parler français et cela faisait énormément plaisir à mon père. Je lui servais de traductrice lorsqu’il discutait avec des Français. Il était très fier de moi …». Zoubida Charrouf s’arrête quelques secondes, l’émotion du souvenir est intacte dans sa mémoire, malgré les longues années passées. Son père a marqué sa vie, pas seulement en lui exprimant sa fierté : «Il m’a transmis l’amour de la terre et du partage de la terre. Dans le douar où nous vivions, il était Agent d’autorité, très apprécié pour cet esprit solidaire qu’il inculquait à tout le monde». Depuis qu’elle a perdu son père à l’âge de 10 ans, Zoubida Charrouf tente du mieux qu’elle peut de pérenniser cet «amour de la terre» en en faisant une devise. Baccalauréat en sciences expérimentales en poche, la jeune fille ne rêve que d’une chose : devenir ingénieur chimiste. Alors, elle travaille d’arrache-pied pour faire des économies, avant de s’envoler en 1972 en France. Titulaire d’une bourse, elle intègre la Faculté des sciences de Besançon. Ensuite, c’est à l’Ecole nationale supérieure de chimie de Lille qu’elle continue son remarquable parcours estudiantin en réalisant son rêve. «Je suis revenue au Maroc en 1977 avec la volonté de me consacrer aux recherches en travaillant dans l’industrie», raconte-t-elle. Elle intègre l’enseignement supérieur à la Faculté de Médecine et de pharmacie de Casablanca, puis à la Faculté des Sciences de Rabat (FSR). Pour ses recherches, elle va tout naturellement vers cette terre indélébile de ses souvenirs d’enfance. «J’ai opté pour les plantes endémiques au Maroc. Mon choix s’est porté sur l’arganier, parce que cet arbre connaissait, à l’époque, une régression. J’ai donc axé mes travaux sur sa préservation et sa valorisation», explique-t-elle. C’est aussi l’insuffisance des études effectuées sur cet arbuste mystérieux qui a suscité la curiosité de la chimiste. Les principes actifs de l’huile d’argan ont intéressé la communauté scientifique depuis le 19e siècle. «Mais, depuis 1923, il n’y a pas eu d’études sur ce sujet. Seuls les Japonais s’y intéressaient de près, alors, je me suis adressée à mes anciens professeurs à Lille pour lancer la recherche», indique Zoubida Charrouf. C’est donc à la Faculté des sciences de Lille que les travaux commencent sous l’encadrement du Dr. Bernard Fournet, un second père pour elle. «Il me rappelait souvent mon père avec sa générosité et son altruisme», confie-t-elle.
Véritable encyclopédie vivante de l’argan, Zoubida Charrouf compte à son actif 64 publications scientifiques sur l’arganier et l’huile d’argan.
La recherche entamée en 1985 a très vite abouti à d’extraordinaires résultats : de nouvelles substances naturelles de l’arganier, des propriétés analgésiques et anti-inflammatoires, entre autres. «Cela commençait à intéresser les industriels, notamment un laboratoire français qui a proposé de tout acheter et de prendre en charge la recherche. J’ai refusé l’offre, car mon but n’a jamais été de tirer un profit commercial de l’arganier, mais de trouver le moyen de le pérenniser dans mon pays». Zoubida Charrouf, plus motivée que jamais, décroche son doctorat d’Etat sur l’arganier en 1991à la FSR. Elle s’entoure de bonnes volontés partageant la même ambition qu’elle et forment des étudiants pour mener des thèses focalisées sur cet arbre aux innombrables secrets. «Les thèmes de recherche que je développe à la FSR sont à la fois fondamentaux et appliqués. Nos travaux visent la mise en valeur des richesses de la flore marocaine par le biais de la découverte de nouveaux principes actifs, la certification de leur qualité et de l’optimisation de leur production», indique la scientifique. Au laboratoire, elle dirige une quinzaine de chercheurs qui s’emploient corps et âme dans la détection des principes actifs des plantes médicinales marocaines.
Et sur le terrain, Zoubida Charrouf se transforme en militante associative. Soutenue par son mari, Mohamed Chafchaouni, elle fonde en 1999 l’Association Ibn Al Baytar pour la promotion des plantes médicinales (www.association-ibnalbaytar.com), dont elle est la présidente. Une initiative pour, d’abord, rendre hommage au chimiste arabe qui a réalisé la première monographie de l’huile d’argan et, ensuite, transmettre le savoir-faire aux travailleurs locaux. «Je voulais que les coopératives fassent tache d’huile dans toute l’arganeraie. Pour cela, il fallait trouver un financement et à l’époque il n’y avait ni INDH ni Plan Maroc vert. J’ai donc frappé à la porte de la Commission européenne (CE) et la réponse a été positive». La crédibilité scientifique alliée au principe humain lui vaut très rapidement l’adhésion de plusieurs partenaires étrangers et marocains. Le projet «Arganier» de l’association Ibn Al Baytar en a été l’une des preuves éloquentes. Ce dernier a été inscrit par le ministère des Finances dans le programme MEDA II de la CE en 2002. «Ce projet, porté par l’Agence de développement social (ADS) et financé par la CE et le Maroc pour un montant global de 12 millions d’euros, a eu des retombées extrêmement intéressantes», se félicite Zoubida Charrouf. Opérant dans cinq provinces (Agadir Idaoutanane, Chtouka Aït baha, Essaouira, Taroudant et Tiznit) l’Association a réussi à fédérer des coopératives en créant des Groupements d’intérêt économique (GIE).
De cet effort est né, entre autres, le GIE Targanine en 2003. Une vingtaine de coopératives ont également vu le jour grâce à l’Association Ibn Al Baytar dans le sud du Maroc. Toutes avec l’objectif d’organiser les filières d’huile d’argan en améliorant sa production et sa commercialisation. Le projet de l’Association Ibn Al Baytar a permis d’accroître la durée de conservation de l’huile, de mettre au point des techniques simples pour la recherche d’adultération et d’améliorer le conditionnement de l’huile d’argan. «La production reste entièrement artisanale, mais elle est améliorée depuis les techniques d’extraction jusqu’à la présentation du produit final. Un système d’encadrement des femmes productrices a été instauré à travers de nombreuses coopératives», se réjouit la présidente de l’Association.
Véritable encyclopédie vivante de l’argan, Zoubida Charrouf compte à son actif 64 publications scientifiques sur l’arganier et l’huile d’argan. La majorité est publiée dans des journaux scientifiques qui ont un grand impact factor. Ayant contribué à la réflexion qui a abouti à la création du label d’indication géographique (IG) pour l’huile d’argan, en avril 2009, l’Association Ibn Al Baytar estime, à présent, que la prise de conscience nationale est désormais acquise. Zoubida Charrouf est plus que jamais déterminée à poursuivre son combat. Elle mène, actuellement, une étude sur l’impact de l’utilisation de l’huile d’argan sur les femmes ménopausées. Un projet financé par l’Académie Hassan II des sciences et techniques et la fondation Leperck.
Laissons, Zoubida Charrouf dans son laboratoire, elle a du pain sur la planche…






Bravo pour ce parcours extraordinaire et merci pour et enrichissement.
Bravo pour ce parcours extraordinaire et merci pour cet enrichissement.