La réflexion, le sarcasme aussi bien que la magie, l’imagination poétique et le sens critique opèrent tour à tour dans « La Carte d’Identité » (Hatier, 1980). Le récit de Jean-Marie Adiaffi né en pays agni (est de la Côte-d’Ivoire) en 1941 et décédé en 1999 se passe durant la colonisation. L’hostilité à laquelle devra faire face [...]
La réflexion, le sarcasme aussi bien que la magie, l’imagination poétique et le sens critique opèrent tour à tour dans « La Carte d’Identité » (Hatier, 1980). Le récit de Jean-Marie Adiaffi né en pays agni (est de la Côte-d’Ivoire) en 1941 et décédé en 1999 se passe durant la colonisation. L’hostilité à laquelle devra faire face le personnage principal apparaît d’entrée de jeu :
« -C’est bien toi, Mélédouman (soit : « je n’ai pas de nom », ou exactement : « on a falsifié mon nom ») ?
-Oui, c’est bien moi, le prince Mélédouman.
-Prince ! Prince ! Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre… »
Planteur, Mélédouman se demande bien ce que lui veut le commandant de cercle. Celui-ci est accompagné de son garde-floco (floco désigne celui qui n’est pas circoncis !) Les enfants ironiques appellent ce garde Gnamien Pli (Gros Dieu) et le commandant de cercle Kakatika : Outre la sonorité nauséabonde, empuantie, merdière et emmerdante des premières syllabes, cela veut dire « monstre géant ».
L’humour de Jean-Marie Adiaffi est à la fois féroce et tendre. Pour bien montrer que la vie des habitants du cercle de Bettié n’était vraiment pas facile, il y convoque le chagrin de Dieu : « C’est ici, dans cet enfer, dans cette cité damnée, que pour la première fois, Dieu pleura. (…) Recommencer à zéro le jeu mystérieux, aride, absurde de la création du monde. Cette fois, pas de précipitation, pas d’improvisations, création de l’homme créateur. La liberté de l’homme. Le bonheur de l’homme. Cette fois donc, quatorze jours francs. »
En attendant, il va falloir retrouver-Dieu sait où !- la carte d’identité que le commandant Kakatika-Lapine réclame à Mélédouman. Celui-ci est respecté de tous : pourquoi lui aurait-on dérobé sa carte d’identité ? Face au commandant de cercle qui le harcèle, il finit par éclater : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire de carte d’identité ? Regardez-moi bien. (…) Ce sont mes ancêtres qui sont fondateurs de ce royaume, de cette ville. Tout ici constitue ma preuve et ma carte d’identité. »
L’indignation de l’Africain fera face aux restrictions mentales du commandant de cercle : « Mais vous, qu’est-ce que vous avez inventé, qu’est-ce que vous avez découvert, créé ? Rien. Vous êtes des hommes non seulement inutiles à l’histoire de l’humanité, mais nuisibles. La honte de l’espèce humaine. »
Le dialogue apparaît peu prometteur. Or Mélédouman interroge : « Vous avez vu dans l’histoire l’exemple d’un peuple qui en exploite un autre, d’un peuple qui soumet l’autre par la force, d’un peuple qui opprime un autre peuple et reconnaît les qualités morales, spirituelles, intellectuelles de ce peuple exploité, de ce peuple soumis ? » Le « suspect »a donc décidé de « parler » pour dire que celui qui l’interroge et le malmène représente ni plus ni moins « ceux qui ont toujours usurpé la parole ».
Le commandant rend la justice à propos d’affaires de viol, puis vient le tour de Mélédouman qui a été maté sept jours durant dans la « cellule de vérité ». Kakatika décide que celui dont on a falsifié le nom sera libéré toute une semaine, à charge pour lui de retrouver sa carte d’identité.
En fait d’identité, la semaine qui suit est pour Mélédouman, rendu aveugle par les sévices subis, un temps de reconquête de l’identité ancestrale.
Sa petite-fille, Ebah Ya, l’accompagne tout au long de cette « semaine sacrée ». Ensemble, par des ruelles tortueuses, ils parviennent jusque dans la cour du notable Abidjinan qui fait travailler des potiers, des sculpteurs, des tisserands, des bijoutiers.
Ebah Ya signale à son grand-père le son proche du tambour parleur, le grand tambour sacré. Le Père-Féticheur de la Mission Catholique est possédé par les génies. Lorsqu’enfin il retrouve son calme, c’est pour interroger : « -Est-ce qu’au fond vous croyez vraiment à toutes ces histoires de fétiches, de masques, de statuettes sacrées ?
La question n’est pas là, mon père, la question n’est pas croire ou de ne pas croire. Mais de respect ou de mépris».





