Quelle belle surprise nous fait la revue littéraire tangéroise Nejma en consacrant son numéro spécial de l’automne 2011 à La parole insoumise Mohamed Choukri (1935-2003). Ce numéro bilingue se déploie sur 200 pages en langue française et 141 pages en langue arabe, celle-ci dans laquelle s’illustrent pour notamment l’occasion Ahmed Tribaq Ahmed, Mohamed Azeddine Tazi, [...]
Quelle belle surprise nous fait la revue littéraire tangéroise Nejma en consacrant son numéro spécial de l’automne 2011 à La parole insoumise Mohamed Choukri (1935-2003).
Ce numéro bilingue se déploie sur 200 pages en langue française et 141 pages en langue arabe, celle-ci dans laquelle s’illustrent pour notamment l’occasion Ahmed Tribaq Ahmed, Mohamed Azeddine Tazi, Mohamed Berada et Mehdi Akhrif. Un CD joint contient de précieuses archives sonores avec un entretien accordé par Mohamed Choukri (en français) à  Antoine Puech en juillet 1998, dont le texte intégral figure au sommaire. En outre, un exemple nous est offert de ce que fut Choukri parle, émission (en arabe) diffusée sur Radio Tanger dans les années 90. Abdellatif Ben Yahia, lit son poème élégiaque diffusé sur Radio Tanger dans les semaines qui suivirent la mort de l’auteur du Pain nu. L’émotion est au rendez-vous à la lecture de Nejma. On y découvre des textes de et sur quatre écrivains ayant en commun le refus d’obtempérer. D’abord, Mohamed Choukri, avec un riche ensemble de textes inédits mais aussi l’hommage d’un écrivain vénézuélien à ce Tangérois que fut Angel Vasquez né en 1929 dans la capitale du détroit dont le roman La Chienne de vie de Juanita Narboni (Rouge Inside éd.) restitue impeccablement l’atmosphère du temps de la « cité internationale ». La belle idée a été d’associer des textes de Mohamed Khaïr-Eddine et de Mohamed Zefzaf à ceux de ou sur Choukri. Ainsi se trouve reconstitué un trio gagnant dont de nombreuses photographies reproduites dans la revue nous rappelle la fraternelle complicité.
Y a-t-il un ouvrage de littérature mis en vente à 120 DH dans les librairies marocaines qui mérite autant d’êtreacquis ? Comment se priver d’un volume qui s’ouvre sur cette phase de Choukri : « La littérature est la recréation des choses et l’écriture l’affirmation de l’être » ? Face aux niaiseries patentes que constituent les radoteuses réminiscences auxquelles nous confrontent des livres inutiles qui nous racontent le bain, le thé ou la circoncision comme si aucun de nous ne s’était jamais mouillé les cheveux et que le premier shampooing serait l’événement fondateur de nos existences, Mohamed Choukri demeure le sismographe inimitable, mais porteur d’une exigence et capable d’un brio sans artifice qui prévient les collectionneurs de fadaises : « L’homme a affaire au quotidien ordinaire qu’il tente de sublimer, c’est cela la recréation des choses, et c’est cela aussi la littérature. » Le quotidien, selon Choukri, c’est une tourment à regarder dans les yeux. Mohamed Zefzaf dont Mounia Mekrami a traduit des pages du Renard qui apparaît et disparait pouvait affirmer sans forfanterie : « Nous voulons essayer de malmener les champs magnétiques d’une écriture conventionnelle et étriquée »  car c’est bien à cela qu’il parvint comme y parvinrent Choukri, Khaïr-Eddine et Angel Vasquez, le quatuor honoré ici avec sensibilité et ferveur.
Choukri que sa mère obligeait à parler le rifain a dit, lors d’une conférence prononcée en 1998 n’être « qu’un enfant adoptif dans toute langue que j’utilise pour parler ou pour écrire, fût-elle la langue du Prophète : elle ne peut colmater le vide que m’occasionne l’abseence de ma langue première, celle-là même dont je fus dépossédé » tandis qu’on sait avec quelle verve heureuse Angel Vasquez usa lui, non du rifain, mais de l’espagnol tangérois finement rendu en traduction française par Selim Cherief. Dans sa contribution intitulée Les Electrons libres, Cherief évoque à propos du Pain nu « lâcher de cancrelats sur les loukoums qui usurpaient la place des livres dans les rayons des libraires arabophones » et remarque avec raison que le succés de ce livre a malheureusement porté ombrage au reste de son œuvre. C’est évidemment la liberté d’être et d’écrire qui est aussi à l’honneur avec Mohamed Zefzaf duquel Francis Gouin avait traduit de l’arabe Maârif, un texte publié dans une plaquette par l’Institut Français de Casablanca en 1997 aux éditions Le Fennec et reproduit dans Nejma qui accueille donc le portrait d’une femme à l’élégance exquise et à la fin tragique par l’auteur de La Marchande des roses appelé ailleurs dans la revue La Femme et la rose et que le talent de Zefzaf rend inoubliable, sous toutes les formes qu’elle prend dans notre esprit.
Parmi les amis de Choukri, il y eut aussi Mohamed Timoud dont Chamsdohha Boraki évoque la pièce Voyage dans l’imaginaire de ma grand-mère, et dont « la troupe ne comptait que deux barmaids rencontrées quelques nuits auparavant dans un bar voisin. L’œuvre fut néanmoins bien accueillie par la critique et le public allemands. »
Le romancier et auteur dramatique vénézuélien Isaac Chocron (né en 1933) contribue également à ce numéro où l’art du portrait est exercé par le peintre Miloud Labied auteur d’une photographie de Choukri dont Simon-Pierre Hamelin raconte le destin abrupt tandis qu’Abdelmajid Benjelloun lance : « Khaïr-Eddine, ta souffrance d’être te réclamait comme une aimée ! » Ahmed Rubio, lui, converse avec Antoine Puech et raconte Khaïr-Eddine : « A l’arrivée du train en gare de Kénitra, il m’a dit : « Voilà ce que je suis. » moi, je lui ai dit : « Je ne vous ai pas demandé qui vous êtes. Vous m’avez demandé, vous, qui je suis ? Je sais, moi que vous êtes du douar d’Azrou Ouadou. Vous êtes de ma vallée, c’est tout. »La boulimie de lecture conduisit Mohamed Choukri à la dépression nerveuse, mais rassurez-vous, vous ne risquez rien à lire le merveilleux ensemble constitué autour de la parole insoumise de Choukri, Zefzaf, Khaïr-Eddine et Angel Vasquez par la vaillante équipe constituée d’Hamelin, de Cherief, de Puech, d’Abdeslam Kadiri, de Boraki, de Rubio, des frère Slaïki et d’Hédi Abdel-Jaouad.
C’est peu dire que je suis fier de la présence dans ce sommaire d’Une photographie de Farid avec Mohamed Choukri, un texte que vous avez pu lire ici-même il y a quelques mois






Quels genies tous, Vázquez, Choukri …!!!!