La rose pourpre du Caire de Woody Allen
Dans une interview récente, donnée à l’occasion de la sortie de son dernier film, Woody Allen affirme la chose suivante : « J’ai eu carte blanche pendant vingt-cinq ans et je n’ai jamais réalisé un grand film. Je n’ai tout simplement pas ça en moi. Je n’ai pas la profondeur de vision nécessaire. Sincèrement, je [...]
Dans une interview récente, donnée à l’occasion de la sortie de son dernier film, Woody Allen affirme la chose suivante : « J’ai eu carte blanche pendant vingt-cinq ans et je n’ai jamais réalisé un grand film. Je n’ai tout simplement pas ça en moi. Je n’ai pas la profondeur de vision nécessaire. Sincèrement, je ne crois pas posséder ce qu’il faut pour être un cinéaste de génie ». Alors fausse modestie ou simple fatigue ? En réalité, tout au long de sa prolifique carrière, le cinéaste new-yorkais a livré certes, des œuvres plus ou moins réussies… Mais dans le moindre de ses films, on trouve toujours des qualités certaines le plaçant toujours en haut du panier des réalisateurs majeurs, que ce soit au niveau des trouvailles scénaristiques, des dialogues brillants de drôlerie et d’efficacité ou de la direction d’acteurs, qui atteint chez lui des sommets dont témoignent les palmarès des cérémonies les plus prestigieuses. Jusqu’à la sortie de « Match Point », œuvre londonienne inhabituelle habitée d’une haute charge sexuelle et morbide, c’est « La rose pourpre du Caire » qui était cité le plus souvent comme son travail le plus abouti, alliant amour sincère pour le cinéma, écriture en béton et mi
se en scène du meilleur acabit. Situé au New Jersey dans les années 30 de la Grande dépression, le film offre un rôle en or à l’ex-égérie du cinéaste, Mia Farrow, ici dans la peau de Cécilia, une serveuse de fast-food très fleur bleue, mariée à un goujat paresseux et ivrogne, qui la bat à l’occasion. La dame a cependant une passion et s’échappe dès qu’elle peut pour aller voir et revoir des films dans un cinéma de quartier. Un jour où justement elle retourne voir « La rose pourpre du Caire », une des bluettes exotiques qui la fascinent, l’un des personnages du film, Tom Baxter, explorateur de tombes égyptiennes, l’interpelle dans la salle. Il quitte bientôt l’écran, basculant dans son monde en couleurs. Il l’entraîne alors dans un monde d’aventures vives en rebondissements. A l’écran comme dans la salle, c’est la panique ! Les acteurs du film, ne sachant plus quelle suite y donner, se disputent entre eux et avec les spectateurs. Les producteurs alertés tentent d’étouffer l’affaire et dépêchent sur place Gil Sheperd (Jeff Daniels), l’acteur qui incarne le personnage à l’écran. Il parviendra à retrouver le fugitif après avoir séduit Cécilia, qui finit par le choisir au lieu du personnage qu’il a créé. Avec « La rose pourpre
du Caire », Woody Allen touche un point universel en donnant chair au rêve enfoui de tout spectateur ébahi : rendre réel l’imaginaire. En franchissant ce pas, en donnant libre cours à la fantaisie, il détruit les codes habituels et fait de Cecilia, la star de sa propre existence. Elle redescendra bien sûr à terre, de retour dans son quotidien. Et ce caractère d’évasion que procure le cinéma, cette parenthèse par essence éphémère est ce qui est le mieux décrit dans le film. « La rose pourpre du Caire » demeure une formidable et vivace déclaration d’amour au cinéma. Un conte d’une grande poésie et d’une grande liberté qui décidément convainc que tout est possible au cinéma. Le tout avec élégance, humour et transgression. Il suffit d’imaginer ce qu’un scénario aussi risqué aurait donné entre les mains d’un réalisateur moins doué et alors non, décidément, Mr Allen n’a pas le droit de dire qu’il n’a jamais réalisé un grand film ! ◆


