La scène se passe à un croisement comme il y en a des milliers à travers le pays. Le feu passe au vert, une voiture s’engage et tourne à gauche. Un vélomoteur déboule et s’encastre dans la voiture. Plus de peur que de mal, le conducteur de la motocyclette s’en tire avec quelques égratignures. Mais [...]
La scène se passe à un croisement comme il y en a des milliers à travers le pays.
Le feu passe au vert, une voiture s’engage et tourne à gauche. Un vélomoteur déboule et s’encastre dans la voiture. Plus de peur que de mal, le conducteur de la motocyclette s’en tire avec quelques égratignures. Mais déjà , la foule s’agglutine. Chacun y allant de son commentaire. Un petit homme moustachu que rien n’attend, trouve dans cette situation une occupation salutaire. Bien qu’il n’ait pas été témoin direct de la scène, il a décidé d’apporter son témoignage. Un autre moustachu, fonctionnaire proche de la retraite, veste rouge écarlate et oeil perçant, se pose en avocat du blessé en lui conseillant de s’allonger par terre, de ne pas bouger, en appelant l’ambulance et en vociférant devant tant d’injustice.
Il faut dire que le conducteur était une conductrice. Et qu’en plus, elle avait une voiture ! Donc de l’argent. Et la pauvre victime ne disposant que de deux roues, était doublement victime. Il est vrai que s’il avait été au volant d’une automobile, le choc n’aurait pas eu lieu, ni les égratignures. Il s’agissait là d’une injustice patente. La bourgeoisie en voiture contre le peuple à pieds ou en deux-roues.
Dans cette scène, se jouait la représentativité de notre Maroc. Loin des discours léchés et des projets à plusieurs milliards, une foule remettait en cause tout le système qu’elle jugeait responsable de sa situation de non-automobiliste, donc de non-bourgeois. Et comme on mène la bête à l’autel pour le sacrifice, il fallait faire payer à cette automobiliste les frustrations accumulées, les rêves qui n’avaient pu être atteints, la mensualité du mouton de l’aïd qu’il faudrait payer jusque après l’aïd de l’an prochain et la sécheresse, les inondations, le froid et la chaleur. Solder en quelques secondes sa haine de soi et de cette société qui allait trop vite, qui se modernisait, qui se structurait et dans laquelle il fallait conquérir sa place.
Triste scène, où un jeune homme accidenté est pris en otage par une foule qui le désigne comme porte-drapeau de sa propre souffrance, il doit faire expier le système, fusse au prix de mensonges. Et ce jour, le système était représenté par une femme au volant d’une voiture.




