Le Maroc entre deux rives
Au cœur de la Provence, dans une Sanary-Sur-Mer ensoleillée, baignant dans la douceur de vivre méditerranéenne, Photomed a soufflé sa deuxième bougie, mettant à l’honneur une pellicule marocaine perspicace et condensée.
Après le succès de la première édition qui a mis à l’honneur la photographie turque, drainant 50 000 visiteurs en 2011, Photomed revient tambour battant, braquant les projecteurs sur la photographie marocaine. Aux côtés de trublions tels que le grand Joel Meyerowitz, précurseur de la photo en couleur, et Massimo Vitali, sept photographes locaux ont été acclamés par des festivaliers quelque peu déconcertés. Au vu de la fraîcheur minimaliste et totalement inattendue des œuvres, détachées de l’écriture bavarde qu’on colle habituellement aux artistes marocains, le mot d’ordre était l’étonnement. « Je ne voulais pas tomber dans les clichés ni dans les stéréotypes, et je ne voulais pas montrer une école marocaine alors qu’il n’y en peut-être pas », explique Mona Mekouar, commissaire de l’exposition. Une rencontre artistique qui a réuni trois générations, associant les as de la photographie locale aux néophytes qui déambulent entre les deux rives, et dénotant une esthétique dépouillé, traversée par un voyage identitaire.
Aoulad-Syad : retour de l’enfant terrible
Le plus aguerri, Daoud Aoulad-Syad, s’est vu attribuer un espace à lui seul. Son exposition, qui marque un retour fracassant sur la scène photographique – l’artiste cinéaste n’ayant pas exposé depuis 15 ans – a incontestablement marqué les rétines. « Pour ceux qui ne connaissaient pas son travail, son travail a été une révélation », nous confie Mona Mekouar. Tiré d’un de ses nombreux classeurs, le travail est d’une ampleur esthétique bouleversante, effectué en 1995 à Bejaâd, village dit sacré. Ses magnifiques portraits aux visages burinés ressemblent à s’y méprendre à des rock-stars en retraite, tellement leur générosité est palpable, et leur anonymat imposant. À la vue de ces personnages, on s’interroge si quiconque autre que cet artiste – personnage à part – aurait pu saisir cette aisance mêlée de dignité, cette précarité festive, blasée, presque intouchable, cette humanité sublimée. Un avant-goût de l’exposition imminente de l’artiste, à la galerie Aimance de Casablanca. Hassan Hajjaj, autre vétéran de la photo marocaine, était également de la partie. Ce graphiste-jongleur, qui se joue de la photographie comme des marques marocaines qu’il détourne avec humour, a créé un salon kitsch marqué à son nom. Chantre du graphisme coloré et du branding pop, il a installé ses boîtes fétiches de Coca-Cola, socles d’un divan aux allures de souk branché. Du pur design beldi qu’il affectionne. Dans « La maison de l’arbre», série présentée à Photoquai en 2009, Khalil Nemmaoui a entrepris un road-trip poétique et mélancolique, où la majesté des arbres épouse des pics de solitude et d’émerveillement. Ces monuments naturels, dont certains prennent des allures préhistoriques, semblent lointains, inaccessibles, voire même sacrés. Une série où le regard est d’ordre révérenciel, où la nature, robuste et tendre, nous renvoie regret et vulnérabilité, où le déracinement n’est plus que personnel, mais universel.
Une jeunesse déconcertante
La balade continue du côté des jeunes, moins aguerris mais non moins décapants. Yasmine Laraqui, 23 ans, est déroutante. Ses photographies, aux nuances faussement banales, oscillent entre marginalité et normalité. Les mises en scène minimalistes témoignent d’identités fracassées, de société sclérosée, de sexualité étouffée et de féminité aussi exacerbée qu’effacée. La jeune photographe expose en ce moment à la galerie HD à Casablanca. Mehdi Chafik, autre marocain d’outre-mer résidant en Suède, dégaine des photos d’une écriture énigmatique, où le réel est fragmenté, où le vide se superpose au silence, où l’idée de l’exil et du déracinement s’amplifie dans le silence et les non-dits. Fille d’un père industriel, Laila Hida a vécu les affres de l’industrie. Elle a capté des structures industrielles, les transformant en sculptures monumentales. Leïla Sadel a exploré un univers composite et disparate, plongeant dans l’arrière-plan d’une ville habituellement paisible et montrant l’envers du décor de Rabat. Hamza Halloubi, jeune artiste multidisciplinaire vivant à Bruxelles, s’inscrit dans la même lignée introspective. L’angoisse s’incruste dans ses œuvres où le temps s’arrête et l’identité se brouille. « C’est une volonté d’utiliser le support photographique et non pas des photographes », nous révèle Mona Mekouar. Voilà pourquoi à l’espace Saint-Nazaire, au cœur des ruelles pavés du sud de la France, l’heure n’était pas à la redécouverte mais à la découverte. ◆


