Le Roi du Maroc, un partenaire pour l’Europe
Le Salon international de l’agriculture a eu lieu à Meknès, la ville impériale entièrement reconstruite par le Sultan Moulay Ismail dans la deuxième moitié du XVII siècle. Ismail fut le deuxième souverain de la dynastie alaouite, dont descend l’actuelle dynastie, et probablement un des hommes les plus cruels de l’histoire. Je suis arrivé à Meknès [...]

L’ex président italien Carlo Azeglio Ciampi écoutant un discours du roi Mohammed VI lors d’un dîner officiel au Palais royal de Rabat le 14 mai 2002.
Le Salon international de l’agriculture a eu lieu à Meknès, la ville impériale entièrement reconstruite par le Sultan Moulay Ismail dans la deuxième moitié du XVII siècle. Ismail fut le deuxième souverain de la dynastie alaouite, dont descend l’actuelle dynastie, et probablement un des hommes les plus cruels de l’histoire. Je suis arrivé à Meknès quelques jours après la tenue du salon, au moment où les ouvriers étaient en train d’enlever les stands des participants, mais juste en temps utile pour voir un énorme marché de chevaux berbères, organisé à côté des murs de la ville dans un vaste espace sableux où des chevaliers berbères couraient effrénés tirant avec leurs fusils. Le Salon a été inauguré par Mohammed VI, descendant de Moulay Ismail. Mais le jeune descendant n’est pas un sultan. Depuis que son grand-père, Mohammed V, décida de renouveler la forme de l’Etat, le souverain du Maroc est devenu un Roi, c’est-à-dire un homologue de ceux qui encore règnent en Europe. Et il est certainement un Roi moderne, dominé par le désir de promouvoir le progrès dans son pays, toujours prêt à inaugurer même une petite école pour montrer toute l’importance de sa lutte contre l’analphabétisme (qui avoisine 50 % de la population). Fadel Agoumi, directeur de La Vie éco, quotidien économique de Casablanca, m’a dit que son journal, après une enquête, a trouvé que
le Roi avait fait 72 000 kilomètres en deux ans et qu’il passe rarement plus de trois ou quatre jours dans la même ville. Tandis que son père Hassan II participait activement à la vie internationale et ne perdait pas d’occasion pour faire des discours au contenu politique ambitieux, son fils a fait un pèlerinage privé à la Mecque juste après son accession au trône, quelques visites d’Etat à l’étranger et il fait rarement des discours. Il préfère rester en patrie et passer d’une ville à l’autre pour inaugurer des travaux publics ou vérifier l’état d’avancement de certains projets industriels. Cependant, d’après la Constitution, ses pouvoirs sont potentiellement illimités… Il arrive que des décisions politiques soient prises au Palais Royal dans des réunions plus ou moins restreintes. Mais le Maroc n’est pas une dictature, dans le sens courant du mot. Il y a des élections libres… Il y a une presse libre qui peut critiquer le gouvernement et même –mais avec politesse-, le souverain. Il existe une société civile très vive d’où se manifestent des revendications qui ne seraient pas imaginables dans d’autres pays musulmans : les droits des homosexuels, l’émancipation de la femme, la protection légale des travailleurs les plus humbles. Il existe une économie de marché qui donne de bons résultats. Et il existe une conscience nationale qui exprime des ambitions internationales. La classe dirigeante du pays s’est rendu compte que l’adhésion à l’Union Européenne, dont le souhait avait été formulé il y a vingt ans, n’est pas réaliste, mais elle souhaite s’établir comme un partenaire de l’Europe et comme le représentant le plus crédible du Maghreb. Au ministère des Affaires étrangères, ils soulignent que la région est aujourd’hui menacée par Al Qaida au Maghreb, par la piraterie au Golfe de Guinée et par le trafic de drogue en provenance de l’Amérique Latine (d’une tonne de cocaïne en 2005 à 50 aujourd’hui). Mes contacts observent qu’il existe plusieurs foyers d’instabilité en Afrique et dans la Mer Rouge (Somalie, Darfour, Yémen) et que le Sahel représente un grand couloir Est-Ouest entre le Sahara et l’Afrique Noire. Combien faut-il pour que la contagion se transmette d’une partie à l’autre du Continent ? D’après les responsables de la politique étrangère du Maroc, il faut que l’Union Européenne et le Maroc fassent face ensemble aux problèmes de leur sécurité. Personne ne pourrait s’exprimer de cette manière s’il n’était pas sûr de traduire la pensée du Roi et d’avoir son soutien. Mais Mohammed VI préfère se taire et diriger les affaires de l’Etat à l’ombre du Palais avec un nombre limité de collaborateurs. C’est le « système du Makhzen », du nom de l’endroit (d’après certains une déformation arabe du mot italien « magazzino » – le dépôt) où les fonctionnaires publics étaient récompensés pour leur travail. Pour que le système fonctionne il faut naturellement que le souverain incarne la sacralité orientale qui était implicite dans le mot « Sultan ». Quand un magazine a essayé de faire publier un sondage sur la popularité du Roi, les autorités ont découragé brusquement cette initiative. Le pourcentage de consensus aurait été très élevé (supérieur à 90 %), mais un Roi, au moins au Maroc, ne passe pas d’examens et ne reçoit pas de notes. ◆


