La dernière phasedes élections législatives en Égypte a connula consécration des formations islamistes qui contrôleront désormais plus des deux tiers des sièges au sein du nouveau Parlement. Cette percée, bien que remarquable, suscite de nombreuses inquiétudes.
Un manifestant islamiste lors du procès de Moubarak, le 9 janvier au Caire. Le Parti Liberté et Justice des Frères musulmans et Al-Nour des salafistes détiennent plus des deux tiers des sièges dans la nouvelles assemblée constituante.
Pas de surprise lors de la dernière phase des élections législatives en Égypte. Les formations islamistes ont confirmé leur bonne santé avec plus de 50 % des suffrages exprimés. Le Parti Liberté et Justice des Frères musulmans et Al-Nour des salafistes détiennent plus des deux tiers des sièges dans la nouvelles assemblée constituante qui sera mise en place. Selon les résultats provisoires, les deux formations ont recueilli 65 % des voix et contrôlent de fait 70% des sièges. Le PLJ, quasi-inexistant sous l’ancien régime, a émergé du lot avec 36% des voix et devient la première force politique du pays. Cependant, ce raz- de -marée électoral, bien qu’exprimant la volonté de l’électorat, ne manque pas de susciter des inquiétudes aux niveaux local et international. De nombreuses questions restent pour le moment en suspens. Quel sera le rapport entre les islamistes et les chrétiens coptes minoritaires dans le pays ? Quelle sera l’attitude des nouveaux dirigeants vis-à-vis du respect des droits des femmes ? Autant de questions qui turlupinent l’opinion publique. Et comme pour mettre le feu aux poudres, les islamistes, notamment les salafistes, ont d’ores et déjà annoncé leur intention d’interdire l’alcool et le bikini sur les plages. Une mesure qui a suscité des réactions autant dans la société civile que dans la sphère politique. Nombre d’associations dénoncent une restriction des libertés et une régression, appelant salafistes et Frères musulmans à s’inscrire dans l’esprit de la révolution qui a renversé l’ancien régime dictatorial de Hosni Moubarak, il y a à peine un an.
Inquiétudes
Mais, ce sont surtout les salafistes qui inquiètent le plus dans la mesure où leur triomphe est considéré comme un saut dans l’inconnu par de nombreux Égyptiens mus par des aspirations démocratiques. Ils sont souvent qualifiés d’extrémistes et ne manquent d’ailleurs aucune occasion de le démontrer. Selon la chaîne al Arabiya, des salafistes égyptiens ont mené en début de semaine, une démarche similaire à celle de la police des mœurs en Arabie saoudite en visitant un salon de beauté dans le delta du Nil pour s’assurer que l’établissement était conforme à la loi islamique sur les femmes. Ils auraient de même fait des descentes dans plusieurs magasins de lingerie pour vérifier si les vêtements n’étaient pas indécents. Les conservateurs du parti Al-Nour prônent également la séparation des sexes dans les cimetières.« Nous appelons à ce que les femmes et les hommes soient enterrés dans des endroits séparés », ont-ils fait savoir. Autant de prises de position qui menacent le secteur touristique du pays. Le tourisme emploie environ 12% de la population et représente l’une des principales sources de devises de l’Égypte avec 14 milliards de dollars rapportés en 2010. Le ministre égyptien du Tourisme, Mounir Fakhri Abdel-Nour, redoute l’impact des déclarations salafistes sur le secteur. Selon lui, les revenus du tourisme sont passés depuis la révolution de 36 à 20 milliards de dollars et cette chute pourrait encore s’accélérer compte tenu du contexte. Ils ont aussi interdit le port du pantalon aux femmes et ont de même réclamé l’application des lois islamiques prohibant « les investissements dans les alcools et les jeux d’argent » au système bancaire.
Difficile cohabitation
Aux antipodes de ces positions radicales, les Frères musulmans se sont engagés à respecter les normes et les aspirations de démocratie et de liberté qui ont été à la base du soulèvement populaire. La cohabitation avec les salafistes s’avère donc compliquée, tant les points de vue des deux parties sont antinomiques. Ainsi pour amorcer la nouvelle ère qui s’impose, Washington a dépêché, mercredi, William Burns, le numéro deux du département d’État, au Caire pour rencontrer les leaders du PLJ des Frères musulmans. « Les États-Unis respectent le choix du peuple égyptien », a-t-il déclaré. Victoria Nuland, la porte-parole du secrétariat d’État a annoncé que la rencontre entre William Burns et les leaders du groupe islamiste était « l’occasion pour les États-Unis de s’assurer que les partis politiques de l’Égypte respecteraient les droits de l’Homme, ceux des femmes ainsi que la tolérance religieuse ». Il faut souligner que Washington a pendant des décennies soutenu le régime Moubarak, qui a marginalisé les Frères musulmans, contraignant certains d’entre eux à l’exil. De son côté, Mohamed Moursi, le président du PLJ, a demandé aux États-Unis de « réviser leur politique afin qu’elle soit en conformité avec les aspirations du Printemps arabe ». Pour sa part, l’ex-président américain, Jimmy Carter, en visite de cinq jours en Égypte depuis lundi, estime qu’il y a plus de peur que de mal concernant la victoire des islamistes. « Je n’ai pas de problèmes avec cela, pas plus que le gouvernement américain. Nous souhaitons que la population égyptienne fasse connaître son choix », a déclaré l’ancien locataire de la Maison -Blanche.◆




