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Culture

1 septembre 2010

Littérature Mdidech & Co «Vers le large» de l’écriture carcérale

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«Vers le large» est le titre du dernier livre de Jaouad Mdidech (Ed. Marsam, Rabat, 2009, 168 pages, 60 DH), récit étiqueté « roman » et faisant partie de ces « témoignages » qui portent sur les années de plomb. L’auteur a des antécédents dans le domaine : il a commis, voilà une dizaine d’années, un premier livre (« La Chambre [...]

«Vers le large» est le titre du dernier livre de Jaouad Mdidech (Ed. Marsam, Rabat, 2009, 168 pages, 60 DH), récit étiqueté « roman » et faisant partie de ces « témoignages » qui portent sur les années de plomb. L’auteur a des antécédents dans le domaine : il a commis, voilà une dizaine d’années, un premier livre (« La Chambre noire », Ed. Eddif, 2001, préfacé par Abraham Serfaty) où il relate son expérience de prisonnier politique comme d’autres l’ont fait et le font encore.

Depuis plus d’un quart de siècle, le paysage des publications au Maroc s’est enrichi de ce genre bien particulier de livres que nous avons fini par baptiser « littérature carcérale ». Rappelons que c’est Abdellatif Laâbi qui a ouvert le bal en publiant en 1978 ses « Chroniques de la citadelle d’exil » qui sont un recueil de « lettres de prison », et en 1982 il effectue un retour sur la même épreuve à travers « Le Chemin des ordalies ». Au seuil de ce livre Laâbi notait : « Libre. Vieux loup des mers carcérales. Tu es libre ». Le lecteur fut ainsi invité à une plongée au large de l’écriture carcérale. C’est ce que rappelle le procédé suivi dans « Vers le large » où Jaouad Mdidech inaugure son roman par un chapitre intitulé « L’arrivée ». Arrivée où ? Comme on prend un train en marche, la première phrase nous entraîne dans son sillage pour nous enfermer : « Trois heures de route. Le convoi avançait lentement ; il escalade une pente et s’arrêta net. Les deux battants d’un grand portail vert s’ouvrirent, libérant la voie aux trois camions bâchés qui foncèrent, bringuebalant, à l’intérieur de la bâtisse » (p. 7). S’ensuivit une descente aux enfers qui durera longtemps.

Le roman est structuré en deux parties, deux moments cruciaux dans l’existence du protagoniste : « La prison centrale de Kénitra » et « Vers le large ». Cette seconde partie relate les efforts du personnage pour retrouver une vie normale après une quinzaine d’années d’enfermement. Une description minutieuse et précise a d’abord été faite de l’univers carcéral et les tentatives de s’organiser pour ne pas être broyés par cette machine infernale mise en place par le Makhzen. Des retours sur la vie d’avant constituaient des moments de fraîcheur dans le récit ; ils permettent aussi bien au protagoniste qu’au lecteur de s’évader pour ne pas étouffer.

Des anecdotes qui vous laissent interloqués sont rapportées dans un style simple et précis. Ainsi cette visite chez le dentiste qui met face à face le prisonnier et un enfant de dix ans. Ce dernier remarquant les menottes, il demande par curiosité à notre homme le pourquoi de son incarcération. Le prisonnier politique explique alors qu’avec ses codétenus il souhaitait pour son pays l’éradication de la pauvreté, plus d’équité et de la prospérité pour tous les citoyens. La réaction du gamin laisse pantois : « Vous êtes contre le Roi ! » (p. 49).

Des souvenirs heureux émaillent le texte, des amours furtives revisitées dans le souvenir et prolongées dans la solitude cellulaire.

Malgré la présence de l’anecdotique, on a parfois du mal à inscrire ce texte dans le genre romanesque qu’il revendique. Beaucoup de faits sont véridiques, des personnes sont reconnaissables dans le paysage politique marocain, les indices autobiographiques sont quasi évidents et plusieurs situations s’inscrivent parfaitement dans le volet « années de plomb » de notre Histoire. N’aurait-il pas été plus judicieux de publier le livre sans indication de genre comme ce fut le cas pour « La Chambre noire » ? Difficile de trancher.

La deuxième partie est toutefois plus romanesque puisque le protagoniste mène sa quête personnelle même s’il est éclaboussé de temps à autre par l’Histoire qui ne pardonne pas. A sa libération, il tente de retrouver les espaces foulés auparavant par l’homme libre et l’existence menée par le jeune homme qu’il était avant la dure épreuve, mais les changements ont touché tout aussi bien les lieux que le mode de vie.

Pourtant un ardent désir de vivre se dégage de cette partie du roman. Comme déchaîné, ou plutôt parce que déchaîné, le protagoniste parcourt le Maroc dans tous les sens : Casablanca , Tanger , Agadir , l’Atlas , les sources d’Oum Rabiï , les cascades d’Ouzoud… Il jouit du contact avec la nature, se baigne : « […] je passais le plus clair de mon temps dans l’eau […]. Nager. Et faire l’amour » (p. 116). Réapprendre à vivre ne fut pas facile et Jaouad Mdidech a bien su transmettre le message et l’image au lecteur. Plusieurs réponses sont apportées à cette question inéluctable que se pose tout lecteur qui a côtoyé notre littérature carcérale depuis plus d’un quart de siècle : « Que sont-ils devenus ? ». C’est cette interrogation qui servira de titre au dernier chapitre du roman ; quelques pages en guise d’une affectueuse pensée à tous ceux qui ont subi le même sort.

Deux autres livres ont vu le jour en même temps que celui de Jaouad Mdidech et relatent encore et toujours cette plaie béante sur les pages de l’Histoire du Maroc. Le premier est écrit par Mohammed Errahoui, « Mouroirs » sous-titré « Chroniques d’une disparition forcée » (Ed. Saad Warzazi, 2008, 341 pages), une autre descente vers d’infâmes lieux de honte, en l’occurrence le bagne d’Agdz et le mouroir de Kelâat M’gouna. C’est un témoignage précis sur les dates et les espaces, il accompagne le lecteur de la « chasse à l’homme », à son incarcération et même jusqu’à ce moment que Errahoui nomme une « libération problématique ».

Le deuxième livre est une sorte de journal d’un prisonnier écrit sur des cahiers par Mohamed Fellous lors de son emprisonnement : « Soliloque carcéral » (Co-Ed. Attannoukhi et Saad Warzazi, 2009, 248 pages). Un style touchant et intimiste où l’auteur qui n’a pas du tout la prétention de se considérer écrivain murmure ses impressions et ses réflexions à soi et à son journal. Cependant le résultat est, comme le signale à juste titre Bouissef  Rekab dans la préface du livre, d’une teneur littéraire incontestable. Dans ce journal atypique, Mohamed Fellous justifie son entreprise par cette envie humaine de parler à quelqu’un, à soi-même peut-être, un désir d’exercer « sa liberté »… même en doutant de l’efficacité de l’acte d’écrire (comme beaucoup d’écrivains d’ailleurs !). Mohamed Fellous note de prime à bord : « […] c’est une autre dimension que ces mots auront un jour, ou peut-être n’auront-ils aucune valeur. Alors comme ça j’aurais fait un travail sans signification, gratuit… Ce n’est pas grave, je le fais quand même. » (p. 10). Il faut dire qu’il a bien fait de s’entêter car le résultat est remarquable.

A tous ceux qui ont écrit sous l’inquisition, respect et reconnaissance. Et avançons en toute liberté vers le large des hautes littératures.





 
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