Lolita de Stanley Kubrick
La personnalité fantasque et secrète de Stanley Kubrick a contribué à forger au cinéaste américain une image de génie misanthrope, vivant reclus dans sa propriété près de Londres et s’effaçant progressivement derrière ses œuvres, de plus en plus opaques. Kubrick travaillait la nuit et dormait le jour pour être à l’heure américaine, passant tout son [...]
La personnalité fantasque et secrète de Stanley Kubrick a contribué à forger au cinéaste américain une image de génie misanthrope, vivant reclus dans sa propriété près de Londres et s’effaçant progressivement derrière ses œuvres, de plus en plus opaques. Kubrick travaillait la nuit et dormait le jour pour être à l’heure américaine, passant tout son temps dans un sous-sol entouré d’écrans et de magnétoscopes, absorbant toutes sortes d’informations pouvant être utiles au projet de son film suivant. Le film qui le mena en Angleterre dans les années 60 était « Lolita », qu’il partit y tourner, craignant de subir les foudres des ligues puritaines américaines s’il restait à Hollywood. Il ne quittera plus jamais la campagne anglaise, choisissant de s’y établir à vie avec sa femme et leurs trois filles. Kubrick est déjà un cinéaste reconnu quand il décide de s’attaquer au sulfureux roman de Vladimir Nabokov, sans doute le plus scandaleux de son époque. Il a déjà réalisé « Le baiser du tueur », « L’ultime razzia » et « Les sentiers de la gloire ». Il est à la tête de sa propre compagnie de production et il sort tout juste du tournage de « Spartacus », qui subit un semi – échec public et critique mais n’entame cependant en rien la réputation de son auteur. « Lolita » le mène donc à Londres, avec, sous le bras, un scénario signé de Nabokov lui-même mais qu’il utilisera finalement peu, réécrivant des scènes entières et se détournant progressivement du roman initial pour en donner une version narrative très différente, bien qu’assez proche dans l’esprit. Il choisit par exemple une actrice plus âgée que la Lolita du livre et développe le personnage de Quilty qui apparaissait en filigrane dans le roman. « Lolita », pour ceux d’entre vous qui ont échappé au roman et au film, a pour sujet l’amour et le désir obsessionnels d’un homme d’âge mûr pour une nymphette.
Humbert Humbert (James Mason), professeur de littérature française, cherche à louer une chambre pour l’été dans le New Hampshire. À cette occasion, il se présente chez Charlotte Haze (Shelley Winters), une veuve en mal d’amour qui, jouant les enjôleuses et les érudites, lui fait visiter sa maison et lui vante tous les avantages de la chambre à louer. C’est uniquement parce qu’il découvre l’existence de la jeune fille de Charlotte, Dolorès (surnommée « Lolita »), dont il tombe amoureux et pour rester auprès d’elle qu’Humbert louera la chambre puis épousera la mère. Dans un geste d’une audace inouïe, Nabokov racontait l’histoire entière à la première personne, du point de vue de son personnage principal, Humbert Humbert. C’est ce qui faisait aussi que le film basculait souvent dans l’humour et moins dans le tragique. Humbert Humbert est un homme tellement obsédé par Lolita qu’il est aveugle devant tout le reste. Et Kubrick l’illustre brillamment, usant d’un langage cinématographique superbe comme lors de cette séquence où Charlotte, ayant découvert la passion qu’éprouve son nouveau mari pour sa fille adolescente, quitte la maison et se jette sous les roues d’un véhicule. Mais la caméra, plutôt que de la suivre, reste du côté d’Humbert. Il reçoit un appel lui annonçant la mort de sa femme et en rit, croyant avoir affaire à un plaisantin avant de découvrir la porte ouverte de la maison… « Lolita» est aussi l’un des films les plus pessimistes de Kubrick, où l’on découvre son peu de foi en la nature
humaine. ◆


