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Culture

7 décembre 2011

Notre âme est souvent torturée

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Styliste de l’image, conteur magistral du 7e art, les qualificatifs sont nombreux pour désigner Nuri Bilge Ceylan, un des plus talentueux cinéastes au monde. Son nouveau long-métrage Once upon a time in Anatolia, récompensé par le Grand prix au 64e Festival de Cannes, est sorti le 2 novembre en France. Le réalisateur turc a accepté de nous accorder un entretien.

« Chaque comédien a son univers propre et il faut savoir le traduire à l’écran », confie Nuri Bilge Ceylan, ici dans les jardins de la Mamounia.

« Chaque comédien a son univers propre et il faut savoir le traduire à l’écran », confie Nuri Bilge Ceylan, ici dans les jardins de la Mamounia.

Vous privilégiez le langage de l’image à la parole, au point d’inscrire vos films dans une évidente rétention de dialogue. Pourquoi ce choix ?
Il y a plusieurs raisons qui expliquent cette démarche. Je ne crois tout d’abord pas au langage pour retranscrire ce qui se passe dans la réalité : les mots compliquent en effet, notre rapport au monde et à autrui.
Je ne leur fais pas confiance. Par le biais de la parole, nous nous protégeons constamment et nous plaçons d’une certaine façon des barrières entre nous et notre environnement. Et selon moi, le langage fausse  finalement la vérité. J’ajouterai qu’il faut percer le mur de la parole afin de savoir ce qu’il y a derrière.

Vous dépeignez constamment un tableau certes intimiste de la Turquie, et vous parvenez à nous embarquer dans cet univers convainquant mais il s’agit toujours d’êtres et d’une terre tourmentés. N’êtes-vous pas en harmonie avec cette culture ?
Il n’y a sincèrement rien qui n’aille pas avec la Turquie et surtout le peuple turc que j’aime énormément. Je ne suis pas le genre de personne à blâmer les autres. C’est avec moi-même que j’ai un problème et je dirai de plus que c’est l’existence qui va mal. Ce mal est à l’intérieur de mon être. On ne parvient jamais à être totalement apaisé, notre âme est souvent torturée.
Je suis dans cette tension, dans ce conflit permanent. Mes films traitent toujours de la difficulté et de la condition humaine, pouvant mener à des chemins dont la route se révèle ardue. Il y a dans la vie des gens, quelque chose de particulièrement difficile, comme dans une tragédie.

Comment faites-vous pour éviter à chaque film l’écueil folklorique ?
Je ne sais pas. Je ne recours pas à une technique particulière. Je donne à voir, à travers mes œuvres, la vie telle que je la perçois.
Lorsque vous êtes trop préoccupé par ce que les autres attendent, eh bien, vous leur montrez ce qu’ils veulent.

Le cinéma ceylanien n’est-il pas traversé par une vision trop sombre et pessimiste ?
Je suis tout à fait d’accord !(Large sourire). Mais ma vision de la vie est pessimiste. Et c’est précisément quand l’arrière-plan est très sombre que les éclats optimistes sont plus saillants et, par conséquent, plus faciles à mettre en lumière. Comme l’apparition d’un arbre planté au beau milieu du désert. Mes films sont le résultat de ce processus. C’est une recherche perpétuelle sur des détails optimistes car quand vous êtes d’une nature pessimiste, vous avez besoin d’éléments heureux pour vous rendre la vie plus supportable.

Vous ne faites pas de répétition avec vos comédiens et vous n’hésitez pas à faire appel à des acteurs non-professionnels. Est-ce par goût du risque ?
(Rire). Chaque comédien est différent. Il est vrai que je travaille autant avec des acteurs professionnels que des non confirmés. Cela dépend en fait des projets et ces deux situations offrent évidemment des avantages et des inconvénients à teneur égale. Dans les deux cas, si je choisis de ne pas répéter, c’est parce que je ne me vois pas le faire. L’idée de me retrouver comme nous, assis autour d’une table, à réciter un texte, ne correspond pas à ma direction d’acteur ou de mise en scène : j’aurai la crainte de perdre la fraîcheur nécessaire et indispensable au moment du tournage. C’est lorsque nous sommes justement dans le vif du  tournage que je capte l’essence, la force des scènes. Chaque comédien a son univers propre et il faut savoir le traduire à l’écran.

Vous situez souvent vos films en Anatolie, dont le dernier  Once upon a time in Anatolia , cette aire immense, marquée par la force et la beauté de la nature…
Il s’agit de la région dont je suis originaire. Chaque film que j’y tourne raconte finalement mon histoire avec cette terre, comme une strate qui s’ajoute à la précédente pour dessiner une géographie anatolienne. C’est la terre de mon enfance, de mes souvenirs, de mes films. C’est un endroit que je ne me lasserai jamais de filmer tant il est cinégénique par sa lumière, son décor naturel exceptionnel, la force des éléments naturels en présence.◆




 
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