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Maroc

4 août 2011

Police scientifique (4) : Sur les traces des faussaires

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De tous les hommes qui font de la police scientifique ce qu’elle est aujourd’hui, Aziz Talil, chef de la section faux documents, ne déroge pas aux règles de passion, de dévouement, d’exigence et de rigueur patiente et méticuleuse qui caractérisent le minutieux travail des équipes du laboratoire national de police scientifique de la DGSN de Casablanca. Rencontre.

A mi-juillet 2011, l’équipe de la section faux-documents avait déjà élucidé 80 affaires. Photos Yassine TOUMI

Après un stage de huit mois à l’Institut royal de police de Kénitra, Aziz Talil est recruté, avec trois autres personnes, au siège de la Direction centrale de la DGSN, «le directeur a demandé qui était scientifique, j’ai levé la main et on m’a affecté aux lfichiers centraux. Au bout de trois mois, je me suis retrouvé à travailler avec Taoufik Sayegh, l’actuel chef de la division technique et scientifique de la DGSN, qui était alors chef de la section balistique, faux documents et fausse monnaie du laboratoire central. Je me suis senti à l’aise avec les faux documents et c’est mon cheval de bataille depuis lors »,  dévoile cet homme brun au regard vif sous une attitude tout en délicatesse. « J’aime l’esprit critique que nécessite ce travail, j’aime analyser, observer, interpréter » avance-t-il sans surprendre, « avant que la décision finale ne revienne au juge, qui doit avoir une conviction totale ».

L’analyse de documents est aujourd’hui de plus en plus utilisée et la section des faux documents est saisie par les tribunaux de Casablanca et du sud du Maroc pour s’occuper de la fausse monnaie, de la fraude documentaire (passeport, documents de voyage, etc.) et de l’expertise en écriture et en signature. Mais « attention, ce n’est pas de la graphologie », corrige l’expert. « Nous, nous faisons principalement de la comparaison d’écritures et de signatures, en se basant sur des études de graphologie qui font ressortir des détails très importants, comme la forme, la taille, la pression, la direction, la continuité, l’ordonnance ou encore la vitesse d’une écriture », développe-t-il avant de certifier que toutes ces caractéristiques sont propres à chaque individu.

Chèques falsifiés, baux frauduleux, lettres anonymes…

Concrètement, le service de Talil travaille directement avec les tribunaux ou indirectement via les services de la PJ dans le cadre d’une enquête, et il n’est pas rare que l’officier de police Talil reçoive des suspects ou des témoins dans son bureau du laboratoire national de la police scientifique de la DGSN de Casablanca pour être entendus sur une affaire. Lui et son équipe s’occupent de chèques bancaires falsifiés, de contrats de vente contrefaits, de baux frauduleux, de tous documents officiels signés frelatés, de fausses reconnaissances de dettes, de lettres anonymes, etc. « en partant toujours de l’hypothèse que les traces sont à exploiter au maximum », glisse-t-il.

La première exigence est que le document à expertiser, quel qu’il soit, doit être l’original, afin d’être comparé à des documents similaires, datés avant le litige.

Parler écriture équivaut à parler ADN

Quand on parle écriture, c’est comme parler ADN, puisque chaque écriture est propre à chaque personne. La section faux documents du labo s’intéresse donc à l’ordonnance d’une écriture ou à sa trajectoire et c’est ainsi qu’une écriture peut être concave, ascendante ou descendante. L’interlignage calligraphique qui peut dévoiler une écriture enchevêtrée ou au contraire, aérée, n’est en revanche pas propre à chacun mais « peut être indicatif », souligne Aziz Talil, rappelant à nouveau que le travail de sa section ne consiste pas à dévoiler la personnalité d’un suspect mais à prouver qu’une signature est falsifiée ou qu’un document a été truqué.

Cette machine révèle toutes les traces, empreintes digitales comprises, laissées par un suspect. La page blanche représentée ici se trouvait au milieu d’une pile de feuilles vierges

Lui et son équipe vont également s’intéresser à la marge de gauche, qui peut être naturellement bombée ou sinueuse, régressive (au fil des lignes, l’écrivain va avoir tendance à se rapprocher du bord de la feuille) ou transgressive (s’éloigner du bord). Ils vont observer sa continuité : si elle est liée, fragmentée ou hyper liée (lorsque les mots se touchent les uns les autres); mais aussi sa direction : si l’écriture est verticale, inclinée, renversée (souvent les gauchers), à rebours ou encore à torsion… Sachant que même pour les plus fins copieurs, « un réflexe naturel ressortira toujours à un moment ou à un autre », affirme l’expert.

La dimension d’une écriture fait encore partie des caractéristiques passées au peigne fin par la section du deuxième étage du laboratoire de la police scientifique. « Une écriture peut être grande, petite, grossissante au fil d’un seul mot ou au contraire gladiolée (réduisant au cours du mot), elle peut être étirée (un mot prend beaucoup d’espace sur une feuille) ou étrécie (compressée), sobre, basse ou surélevée », liste Aziz Talil avant de poursuivre sur la forme d’une écriture, qui, selon les personnes, est « claire ou confuse, simple, simplifiée, stylisée, informe, ornée (très bouclée, notamment sur les majuscules), arrondie, filiforme ou en guirlande, gonflée, homogène ou hétérogène, etc. ».

Et ce n’est pas tout ! Lors d’une comparaison d’écriture sur un documents suspect, un ou quelques zéros rajoutés sur un chèque au porteur par exemple, l’équipe du commissaire Talil analysera – à l’aide d’appareils grossissants comme cet imposant vidéo spectrocomparateur (VCS 500) qui trône au milieu de la salle d’analyses de l’équipe – la différence d’appui entre les chiffres apposés sur le chèque, «parce que chaque personne exerce une pression différente avec un stylo», éclaire l’expert. Ainsi, un individu aura une écriture acérée, alors qu’un autre aura une écriture plate. La qualité du trait sera pareillement analysée et déterminera s’il est fin, boueux, nourri ou à bords nets, entre autres.

Billets fluorescents

« On ne peut pas se passer du VCS 500 », avoue le chef de la section faux-documents, « il prend les documents en photo, les agrandit, les scanne, sépare les différentes encres utilisées et possède une fonction ultra-violet qui révèle la composition et le comportement du papier ». C’est ainsi qu’un billet de 100 DH, « 100 % coton », laisse apparaître des dizaines de petits filaments fluorescents sous la lumière noire.

Plus précis encore, le VCS 500 est capable de détecter la composition chimique d’une encre (chacune possède une composition propre), « visible à une certaine longueur d’onde », détaille à nouveau Aziz Talil. C’est ainsi qu’à 668 nm par exemple, une encre apparaît alors qu’une autre disparaît. Les encres ont par ailleurs des comportements différents, homogène ou hétérogène, mais ne se distinguent pas selon la marque du stylo… Un bic bleu restera un bic bleu…

L’écriture, indicative de son auteur

Pour revenir à des considérations plus terre à terre, l’harmonie et l’organisation d’une écriture peuvent donner des indices sur l’écrivain et le contexte dans lequel il a apposé son stylo sur une feuille. « Une écriture organisée nous renseigne sur le niveau d’éducation d’un individu », explique l’expert en chef, « si elle est inorganisée, alors on peut se douter qu’on a affaire à une personne illettrée ou analphabète, qui n’a pas l’habitude de se servir d’un stylo en fait », poursuit-il, « alors qu’une écriture désorganisée nous fera penser que des facteurs externes affectent la personne, atteinte de la maladie de Parkinson par exemple, ou de toute autre maladie qui viendrait troubler ses fonctions motrices ». Par ailleurs, s’il y a une chose à savoir, c’est que « si chaque individu occupe un espace différent sur une feuille, la même personne, par réflexe, occupera toujours le même espace », affirme l’expert en faux qui se retrouve souvent à contre-expertiser les résultats issus de cabinets privés.

Etre sûr à 100 %

En 2010, les cinq personnes qui composent la section faux documents du laboratoire national de police scientifique de la DGSN ont résolu 203 affaires et au 9 juillet dernier, les hommes de Talil avaient déjà solutionné 80 dossiers, parmi lesquels de faux timbres fiscaux, permis de conduire, cartes nationales, etc.

Bio Express

Aziz Talil, Chef de la section faux documents.

1993 Licence en biologie à la Faculté des sciences Hassan II de Casablanca et dépôt d’une demande pour intégrer le laboratoire national de police scientifique.
1995 Recruté en tant qu’inspecteur de police à la DGSN.
1997 Formation en écritures manuscrites et dactylographiées à Lyon.
2002 Stage à l’Institut royal de police de Kénitra pour devenir officier de police.

L’officier de police Khalid Khayoussef, l’inspecteur de police principale Saïdia Abrouk, l’inspecteur Mohamed Nadoudi et le petit nouveau arrivé du service toxicologie, Youssef Ghazoui – tous chapeautés par Aziz Talil – touchent à tout et sont au courant de chaque affaire, « afin que la décision finale se fasse avec la conviction totale de tous », dévoile le patron de la section, qui a une manière bien à lui d’appréhender un dossier. « Je prends un cas que j’étudie sous toutes ses coutures, puis je m’aère l’esprit avant de le reprendre à zéro » ,révèle-t-il. Et pour bien étudier un dossier, tous s’accordent à dire qu’il faut « récupérer le maximum de pièces à convictions et être sûrs à 100 % du résultat, parce qu’il en va de vies humaines… ne l’oublions pas », affirme celui pour qui rigueur et ténacité sont les maîtres mots, avant d’ajouter que « tout ce qu’on vient de dire pour l’écriture est valable pour la signature, car chacune contient des caractéristiques propres à son auteur et inimitables parce que l’écriture est un acte physique, qui sollicite les systèmes nerveux et moteur », rappelle Aziz Talil. Alors s’il vous vient l’idée de falsifier un document et qu’il tombe entre les mains de la section faux documents de labo, vous savez désormais que vous serez rapidement démasqué ! A bon entendeur…◆




 
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