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Reportage

12 août 2011

Police scientifique (5) : Immersion dans le service ADN

Ecrit par

C’est dans un clair et spacieux bureau impeccablement bien rangé que reçoit la seule femme chef de section du laboratoire national de la police scientifique de la DGSN, Faiza Chbel. Cette trentenaire ravissante au cheveux de jais et à la peau claire est responsable du service biologie et ADN, peut-être le plus « sensible » du labo. Coulisses.

Faiza Chbel dirige un des services les plus sensibles du laboratoire nationale de la police. Photo Eve BOISANFRAY

A l’exacte image de ses collègues cités dans les précédents épisodes de cette série, Faiza Chbel respire la détermination, le sens du devoir, l’intelligence et l’amour du travail bien fait, tout en humilité. En revanche, à l’inverse de ses homologues masculins, Faiza Chbel n’est ni commissaire divisionnaire ni officier de police judiciaire, mais administratrice civile (équivalent à un grade de fonctionnaire public).

BIO EXPRESS

Faiza Chbel

2001 : Assistant manager du laboratoire de génétique de l’International foundation for conservation and development of wildlife d’Agadir.

2003 : Doctorat en génétique et biologie moléculaire à l’Universtité Hassan II de Casablanca, en partenariat avec la Faculté de médecine de Casablanca et l’Université de médecine du Pays Basque espagnol.

2004 : Recrutée au sein de la police scientifique pour mettre en place le service d’empreintes génétiques.

2007 : Responsable du service biologie et empreinte génétique du Laboratoire national de la police scientifique.

C’est alors qu’elle préparait sa thèse nationale sur les empreintes génétiques que la jeune doctorante a été contactée par la DGSN pour intégrer le laboratoire de Casablanca et y mettre en place les techniques d’empreintes génétiques en 2004, avant que son équipe ne s’étoffe peu à peu. Aujourd’hui, une douzaine de personnes travaillent sous ses ordres et l’heure est encore au recrutement.

Recherche en paternité

A l’instar des trois autres services du laboratoire de police scientifique (incendies et explosifs, toxicologie et stupéfiants et faux documents), la principale vocation du service biologie/ADN est d’aider les enquêteurs à la résolution d’affaires criminelles, allant du meurtre au viol, en passant par les vols, les attentats à la pudeur, les lettres anonymes, le terrorisme, les cadavres ou morceaux de corps non identifiés… Et depuis février 2004, avec la réforme de la Moudawana, la seconde vocation du service que dirige docteur Chbel est la recherche de paternité.

« On répond de plus en plus à des questions relatives aux noms, aux droits légaux et aux héritages, car avant 2004 on ne pouvait pas prouver les liens biologiques entre les personnes », explique la scientifique, qui tempère toutefois l’efficacité à 100 % de certaines recherches d’ADN, « lorsqu’on est face à des généalogies très lointaines et qu’il faut travailler sur des ossements, c’est très difficile pour nous parce que la qualité de l’ADN récupéré dépendra de la nature du sol (salé, humide, acide, calcaire…) dans lequel le corps a été enterré » ,fait-elle remarquer avant d’ajouter que l’ADN a deux ennemis redoutables : l’humidité et la chaleur. L’autre difficulté provient d’un fait de société national : la consanguinité. Alors que 27 % de la population marocaine est consanguine, « certaines régions tribales atteignent 75 % de consanguinité » ,affirme un de ses collègues.

Pas comme à la télé

L’équipe du service d’empreintes génétiques du labo de Casablanca travaille sur toutes les traces biologiques, qu’elles soient directes (sang, salive, peau, cheveux, etc.) ou indirectes (mégots, chewing-gum, bouteilles, verres, couverts, etc.), prélevées par écouvillonnage (d’écouvillon, ce long coton-tige stérile imbibé de sérum physiologique stérile aussi et attaché à un étui refermable). « Dès qu’on touche quelque chose, on laisse quelques cellules épithéliales qui peuvent être récupérées », affirme l’experte qui travaille avec tout l’équipement qu’on voit dans les séries policières. Elle avoue d’ailleurs son goût pour ce genre de programme audiovisuel qui ne reflète « malheureusement pas la réalité de notre travail. Leurs scènes de crimes sont parfaites ! Les indices sont toujours impeccables, il n’y a pas de poussière, leurs résultats tombent tous en moins d’une heure… Ce n’est pas aussi facile dans la réalité » ,sourit Faiza Chbel. « Mais je ne peux pas m’empêcher de me dire qu’à la place des personnages, j’aurais fait-ci ou j’aurai agi comme ça » ,avoue-t-elle, « j’envie aussi le fait que toute la logistique qu’il y a autour de chaque indice et que nécessite chaque enquête soit éclipsée dans les séries télé », sourit à nouveau l’experte.

Le serial killer de Settat

Hicham Alaoui était un très beau jeune homme qui a violé quatre femmes et en a assassiné trois autres à Settat. Il laissait les cadavres, pantalon baissé, dans des terrains vagues de la ville. Il n’a pas déshabillé, ni violé sa troisième victime et c’est grâce au prélèvement de fluide sur la joue de la jeune femme que le service d’empreintes génétiques du laboratoire de la police scientifique de Casablanca a pu remonter jusqu’au coupable qui avait déjà écopé d’un an de prison pour le viol d’une infirmière ; « parce qu’il n’y avait pas de dégradation microbienne de cet indice », témoigne la responsable du service.

Mais s’il y a autant de contrôles dans la « vraie vie », c’est que les scientifiques du laboratoire de la police scientifique de la DGSN n’ont pas le droit à l’erreur. Et c’est justement parce que l’erreur est humaine que leur travail est encadré par une logistique stricte en matière de gestion des indices et affaires criminelles. « Tout doit être parfaitement validé. Imaginez si on intervertit deux tubes !! Ce n’est pas envisageable », assure la jeune femme. C’est aussi parce que l’humain est faillible que le labo tend vers l’automatisation. D’abord pour traiter un débit plus important d’indices, mais aussi et surtout pour réduire au maximum la marge d’erreur. Et bien que cela demande d’énormes moyens financiers – toutes les machines étant exportées – le laboratoire de Casablanca est doté des mêmes appareils que les laboratoires de police scientifique français ou américains, à l’image de l’imposant « évidence dryer » servant à sécher les indices comme les vêtements humides, qui vient d’arriver et attend d’être installé dans le service du docteur Chbel.

L’ADN, carte d’identité biologique de chacun

Concrètement, l’acide désoxyribonucléique (ADN) renferme l’information génétique de tout être vivant. Transmis héréditairement, chaque personne possède un ADN qui lui est propre et qui ne peut être modifié. A part les vrais jumeaux monozygotes (provenant d’un seul œuf et d’un seul spearmatozoïde) qui possèdent le même ADN mais pas les mêmes empreintes digitales (car elles dépendent de la pression qu’il y a dans le liquide amniotique), chaque être vivant dans le monde a un ADN unique. Les scientifiques en apprennent néanmoins encore tous les jours sur cette carte d’identité génétique qui n’a pas dévoilé tous ses secrets et « même si on peut être sûrs à 99, 9999 %, il y a toujours un risque de se tromper car la science n’a pas encore tout exploité », prévient la responsable du service biologie et ADN. « La science a ses limites et c’est ainsi qu’en recherche de paternité, si une femme a couché avec deux jumeaux monozygotes et qu’elle tombe enceinte, on ne pourra pas déterminer qui est le père… »

Insolite

En 2007, les braqueurs d’une banque à Mohammedia ont laissé leurs gants sur place, sans penser que leurs empreintes digitales s’étaient fixées à l’intérieur des gants…

Identifier un cadavre grâce à sa brosse à cheveux

Les recherches de paternité sont les affaires dont le service que dirige la généticienne s’occupe le plus, sachant que les résultats sont issus en 48 heures. Mais que ce soit pour une recherche d’hérédité ou pour lier une arme à un coupable, chaque dossier est unique puisque les indices sur lesquels vont se baser les recherches de l’équipe de Faiza Chbel diffèrent à chaque fois. « Dans l’idéal, nous allons travailler sur des prélèvement de référence très riches en ADN, comme le sang, le sperme ou la salive, que nous allons lier avec des prélèvements moins riches ou traces faibles, comme une tâche de sang sur un couteau ou un peu de salive sur un goulot de bouteille, pour interpréter à qui appartient telle trace, à la victime ou au suspect ».

Le service ADN emploie un personnel hautement qualifié pour parvenir à aider à la résolution d’affaires criminelles. Photo Eve BOISANFRAY

Lors d’une catastrophe ou d’un attentat, l’équipe va travailler par « comparaison directe ». « On va essayer de lier un corps à un effet personnel, comme une brosse à cheveux ou à dents, un vêtement porté, un rasoir… En avril dernier, après l’explosion de la terrasse de l’Argana à Marrakech, nous avons activement participé à l’identification des cadavres. On a reçu tous les prélèvements sanguins des victimes, leurs documents de voyage et leurs empreintes digitales. Il y avait six corps dont l’identité était controversée et trois clients d’hôtels qui n’étaient pas rentrés dans leurs chambres. C’est ainsi qu’on a pu récupérer leurs effets personnels et identifier les cadavres »,témoigne l’experte.

L’autre façon de procéder est la « comparaison indirecte », qui implique d’identifier quelqu’un en recherchant ses liens biologiques avec sa famille et qui est plus délicat car « on peut se retrouver avec des enfants adoptés ou alors avec la mauvais père… », laisse entendre la patronne d’une équipe auprès de laquelle elle essaye d’instaurer une ambiance conviviale mais sans jamais de laisser-aller, « parce qu’on n’a pas le droit de prendre une affaire à la légère ».

Beaucoup de viols, surtout sur des enfants

Il va sans dire que la création de ce service a énormément facilité le travail des enquêteurs qui sollicitent plus que régulièrement les expertises de l’équipe Chbel. « Sur 1 600 dossiers traités par l’ensemble du laboratoire en 2010, nous en avons reçu 1498 », confirme-t-elle. « Nous traitons beaucoup d’affaires de viols », se désole la jeune femme, « surtout sur des enfants (20 à 30 % des cas). Et le plus grand malheur est que parfois, on passe à côté d’indices essentiels parce que la victime ne nous prévient pas immédiatement et que les fluides se sont détruits, à cause de la chaleur et de l’humidité, qui sont, je le rappelle, les deux ennemis de l’ADN ». En effet, après 48 heures, les chances de prélever un profil ADN sont extrêmement réduites. « Après un viol, il faut impérativement agir vite », martèle la jeune femme, « les victimes doivent se présenter à la police au plus tôt, pour que le médecin légiste prélève des indices avant qu’ils ne se dégradent s’ils ne sont pas conservés à -20°C », prévient celle qui a noté une augmentation des agressions sexuelles sur mineurs au cours des dernières années. « J’ai même dû travailler sur un bébé de 18 mois ! », s’exclame la généticienne avant d’évoquer la clémence de la justice envers les pédophiles.◆

Que dit la loi ?

Pour le moment, aucune loi ne régit l’ADN au Maroc. Des médecins ont fait une première proposition à vocation des laboratoires mais elle est restée lettre morte. « Si la recherche génétique n’est pas légiférée, ça peut créer des drames familiaux », prévient Faiza Chbel. « Il faudrait que les experts soient assermentés en qualité d’experts auprès des tribunaux, que la gestion des laboratoires obéisse à des normes prédéfinies, que tous les résultats soient suivis pour des contre-expertises et que les scellés soient tous stockés auprès d’un service de gendarmerie tant qu’une affaire n’est pas conclue comme c’est pratiqué en France, par exemple », avance encore l’experte en génétique. Quid de la traçabilité des indices se demande-t-elle aussi. « L’expertise génétique est très sensible, il faut la canaliser par des textes de loi ».




 
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