Professeur à l’université Mohammed V-Souissi à Rabat et directeur du Centre de recherche et d’études en sciences économiques et sociales, Abdelmoughit Benmassaoud Trédano analyse pour Le Soir échos la portée de la décision de l’USFP de ne pas participer au futur gouvernement et les chances, ainsi que les conditions, de réussite du cabinet Benkirane. Entretien.
Trédano (ci-dessous): «À mon avis, l’USFP aurait dû participer au gouvernement, à condition et dans l’objectif de conforter le processus en cours, notamment en exigeant du PJD qu’il respecte les acquis réalisés».
Quel commentaire faites-vous de la décision prise par l’USFP de passer à l’opposition ? Qu’en est-il de la raison invoquée, celle de reconstruire le parti de la Rose ?
J’avoue ne pas comprendre les raisons d’un tel revirement. Si l’USFP voulait vraiment passer à l’opposition pour se reconstruire et recouvrer sa crédibilité, elle aurait dû le faire, déjà , en 2002. À mon avis, l’USFP aurait dû participer au gouvernement, à condition et dans l’objectif de conforter le processus en cours, notamment en exigeant du PJD qu’il respecte les acquis réalisés en matière de libertés et de droits, du statut de la femme et des questions sociétales, comme les festivals. Le retrait de l’USFP sonne pour moi comme un rendez-vous raté.
Qu’en est-il du clivage idéologique existant entre les islamistes et les socialistes? A-t-il joué dans cette décision ?
Il y a deux clivages possibles qui auraient pu structurer et rationaliser le champ politique national. Le premier a trait aux valeurs. Nous avons d’un côté le clan moderniste, progressiste et laïc, minoritaire mais présent. Et nous avons de l’autre un clan traditionaliste autour duquel s’accordent non seulement des partis comme le PJD et l’Istiqlal, mais aussi la plus grande partie de la population. Second clivage, celui qui doit opposer les partis dits démocratiques et se revendiquant du mouvement national et les partis dits d’administration. Or, nous constatons qu’aujourd’hui, nous ne sommes ni dans l’un ni dans l’autre.
Comment voyez-vous la composition du prochain gouvernement dans ce cas ?
Si tous les acteurs sont autonomes, nous nous acheminons clairement vers un gouvernement constitué du PJD, de l’Istiqlal, du Mouvement populaire et du PPS. Ce dernier ira au gouvernement avec justement l’idée de conforter les acquis démocratiques du pays. Le Mouvement populaire, quant à lui, avance avoir été poussé vers le G8 pour expliquer un éventuel revirement. Tout comme il dispose d’une représentativité ethnico-régionale, on ne peut plus précieuse pour le futur Exécutif.
D’après-vous, quelles sont les raisons d’une aussi large victoire des islamistes dans les dernières élections? Ne s’agit-il pas plutôt d’un simple effet de mode ?
C’est d’abord la preuve de la faillite du politique dans le sens classique du terme. Le vote pour le PJD a été davantage un vote sanction contre la politique telle qu’elle a été exercée jusque-là au Maroc. Ensuite, le PJD a fait preuve non seulement d’une organisation solide, mais dans d’un bon ancrage sociologique et d’une grande capacité de travail. Et cela ne date pas d’aujourd’hui. Ce résultat est également la conséquence du taux élevé d’abstention. Si les islamistes bénéficient d’un électoral fidèle et discipliné, tel n’est pas le cas des autres formations, dont les sympathisants font partie des huit millions de non inscrits ou des 55% d’abstentionnistes. À ces facteurs s’ajoute l’avènement du mouvement du 20 février, doublé de la faillite des régimes arabes, dans un contexte géostratégique où les populations aspirent à de grands changements. La véritable aberration qu’a été la création de ce qu’on appelle le G8, la veille des élections, la pression dont le PJD a fait l’objet de la part du PAM, et qui en a fait une victime, ont fait le reste. Le PJD est également un parti au discours très simple et aux idées plus ou moins claires. Se revendiquant de l’islam, il est comme un poisson dans l’eau, soit dans son milieu naturel, face à des formations au discours et aux actions parfois en contradiction avec la société. D’autant que les autres partis (Istiqlal, USFP et PPS) ont sociologiquement évolué. Si dans le temps ils représentaient les masses, tel n’est plus le cas aujourd’hui. Cette fonction est aujourd’hui remplie par le PJD et par Al Adl Wal Ihssane.
L’expérience du PJD au pouvoir, a-t-elle des chances de réussir ?
Cette expérience peut réussir, si l’abstention d’aujourd’hui est rectifiée pour une bonne gouvernance et si la production législative est au rendez-vous. Le PJD nous promet d’ores et déjà quelque 12 lois organiques. Tout est de savoir s’il sera, à ce propos, au rendez-vous. L’expérience aboutira également si le PJD fait appel à des compétences en dehors du parti. Et à ce sujet, Benkirane s’est dit disposé à placer des technocrates à même de relever le défi que posent certains chantiers. Autre condition, celle de la capacité du prochain gouvernement à honorer les engagements sociaux pris par le PJD vis-à -vis de ses électeurs. À tout cela s’ajoutent des signaux forts que doit renvoyer le gouvernement Benkirane, sur la réforme de la Justice, sur la fin de l’impunité et l’application stricte de la loi notamment.
Dans ce contexte, peut-on parler de la fin de la Koutla ?
C’est plutôt une mise en suspens, mais rien n’est définitif. La Koutla sera finie si la présente expérience réussit.â—†





