Certains livres, on les lit dans une sorte de présent définitif. On en accueille la trace, l’inscription en nous, alors même qu’on en poursuit la lecture avidement, intensément, et que cette lecture nous accueille, nous abrite presque. De tels livres sont pareils à des fleurs capables de défier la fanaison. Ils résistent à ce fond [...]

Certains livres, on les lit dans une sorte de présent définitif. On en accueille la trace, l’inscription en nous, alors même qu’on en poursuit la lecture avidement, intensément, et que cette lecture nous accueille, nous abrite presque. De tels livres sont pareils à des fleurs capables de défier la fanaison. Ils résistent à ce fond d’indifférence ou de perplexité qui menace toute lecture nouvelle. En voici une inattendue et dont l’humus, la nécessité éprouvée par l’auteure, se pare d’une évidence intime qui se donne en partage.
On dirait un cadeau, mais sera-t-il accepté entièrement ?
Allons-nous entrer dans le texte, dans sa promesse déjà tenue ? L’auteure s’adresse d’abord à soi et au souvenir de sa mère.
Accepterons-nous l’intensité affirmée de la confidence ou nous détournerons-nous à cause du trouble que produit l’intrépidité naturelle de ce que nous lisons, la loyauté comme étrange d’un discours qui ne se flatte jamais et s’impose comme une rencontre, comme un face à face ; chaque phrase nous envisage et nous dévisage.
Ce charme, je l’ai éprouvé en lisant Sa vie africaine de Catherine Shan (collection Haute enfance, Gallimard, 2007) et je me suis rappelé avoir seulement feuilleté ce livre, il y a quatre ans, sans assouvir plus avant ma curiosité. Quelle chance d’y être revenu ! Quelle heureuse surprise que ces cent pages exigées à l’auteure ! Elles s’imposent impérieusement à nous avec une délicatesse qui n’empêche pas la radicalité.
La mère de l’auteure est une institutrice française qui a épousé un géologue africain, peu avant les indépendances. C’est une femme dont le besoin d’aller voir ailleurs sera comblé quinze années durant au Niger « où elle est souriante au volant de sa jeep qui porte le numéro 100 ». Catherine Shan est née « à Baccarat, (…) petite ville de l’est de la France, qui abrite la cristallerie renommée». Sa vie africaine est un récit cristallin qui jamais ne se brise. La mère appartient à cette catégorie de « femmes qui ont dû trouver en elles une énergie dont elles ne se croyaient pas capables pour faire face à des situations plus ou moins dramatiques ».
Le couple parental se défera mais la mère aura donné à ses enfants un exemple de refus d’obtempérer face aux imbus d’eux-mêmes. L’anecdote mérite d’être reproduite : « Il y a eu une période où les indépendances se sont succédé au rythme où nous changions de pays. C’était peut-être l’indépendance de la Haute-Volta (aujourd’hui Burkina-Fasso). Après le nouvel hymne national, l’orchestre a joué du Mozart.
Et c’était très bien. Mais une femme a raconté (…) avoir vu qu’on passait un disque (…) derrière l’orchestre qui faisait semblant de jouer. (…) Ma mère a fini par lui arracher sa perruque (…) en criant « puisque vous êtes pour la vérité, voilà ! ».
Ce livre de Catherine Shan est, comme l’était la mère, du côté de la vérité. Sans forfanterie ni ostentation, avec une sorte de netteté, le récit qui nous est fait consiste à ouvrir au lecteur la porte du for intérieur. La curiosité de l’auteure pour ce qu’elle a vécu enfant, adolescente, jeune femme, et ce que fut la vie de ses parents ne procède jamais de l’intrusion exhibitionniste. Les paragraphes du livre, on les regarde comme ces photographies que Catherine retrouve et ses proches deviennent presque ceux de qui lit Sa vie africaine, mais aussi les paysages et les gens, on les visualise, les villages et les yeux se colorisent à mesure, on croirait reconnaître les vêtements, les cases, les meubles, les amies d’enfance. De Lucienne, sa mère, Catherine écrit : «Elle avait raison, le monde veut être vu». Cependant, il n’y a pas à se leurrer : «Mais le monde n’est pas notre complice pour autant».
La mère de Catherine Shan avait accouché sous X. Sa fille fait un usage superbe de toutes les lettres de l’alphabet. Ainsi lorsqu’elle écrit : « Je m’étonne que personne ne l’évoque jamais. Même pas André Gibe dans son Voyage au Congo. C’est un phénomène auquel il doit y avoir une explication optique très simple. Après un séjour dans la grande forêt, on est ébloui quand on en sort, et cela dure. On a l’impression de ne jamais avoir connu la lumière crue».
Sa vie africaine jette une lumière à la fois crue et discrète sur l’expérience d’être soi, parmi les siens ou à quelque distance. ◆






