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« Le discours du gourou plus dangereux que l’opium »

L’affaire de la Jamaâ Mahdaouia, une secte active à Taourirt, Oujda, Laroui et Essaouira, relance le débat sur l’influence du discours religieux sur notre société. Entretien avec Abdelbaki Belfkih, sociologue et professeur universitaire.

Abdelbaki-Belfkih

Abdelbaki Belfkih, sociologue et professeur universitaire.

L’individu qui s’est autoproclamé «Al Mahdi Al Mountadar» a réussi à manipuler des gens de la région au point de les convaincre à changer leurs prénoms et à lui céder leurs biens. Pis encore, des hommes lui demandaient son autorisation pour pouvoir entretenir des relations sexuelles avec leurs femmes. D’un point de vue sociologique, comment expliquez-vous le fait que des personnes croient aujourd’hui en ce genre de discours et se laissent manipuler ?
Tout d’abord un constat : on assiste à un paysage socio-politique dans lequel la gestion du religieux se fait par le religieux. Auparavant, le pouvoir gérait le religieux par le politique. C’est ce que faisait Feu Hassan II. Actuellement, ce n’est pas le cas. L’arrivée  du PJD à la tête du gouvernement est une preuve du changement de cette donne. Le PJD, les partis modernistes et les partis d’obédience progressiste représentent plus une menace pour le pouvoir car ils ont été apprivoisés et domestiqués. Le danger provient par contre des autres organisations comme Al Adl Wal Ihsane, les salafistes, Al Mahdi Al Mountadar… Le champ religieux est en effervescence actuellement. Le pouvoir doit faire du contrôle du champ religieux une priorité. La personne qui s’est auto-proclamée Al Mahdi Al Mountadar ne sait parler que le langage religieux. N’importe quel gourou qui sait maîtriser ce langage arrive à manipuler la foule et la masse, car notre pays souffre d’une défaillance du langage scientifique. Il peut facilement endormir la foule avec son discours car il se base sur la passion et le sentiment et non sur la raison. C’est plus dangereux que l’opium.

Quel est l’objectif de ces gourous ? Est-ce le pouvoir ou l’argent ou les deux ?
Le pouvoir est relatif. Ces personnes sont narcissiques et individualistes. Elles ne cherchent pas à faire un putsch ou renverser le pouvoir mais à se réaliser dans leur environnement. Ces individus cherchent de la reconnaissance dans leur milieu. Ils visent à influencer la vie des autres.

Quelle analyse faites-vous sur la société marocaine actuelle ?
La société marocaine vit sur des attentes. Elle bouge et revendique parce qu’elle a pris connaissance du grabuge qui sévit. Le problème qui se pose est le fait qu’on n’a pas donné à cette société les éléments pour s’approprier son destin. Elle est dépourvue de moyens lui permettant d’analyser. Elle n’a pas été formée ni éduquée. Elle est submergée par le langage religieux. C’est la raison pour laquelle elle est manipulée. Néanmoins, on assiste à l’émergence d’une pluri-appartenance caractérisant l’individu et le citoyen marocain surtout chez les jeunes. Un jeune peut avoir une barbe, aller à la fois à la mosquée et dans une discothèque, avoir des amis de gauche et participer à des meetings du PSU. La société marocaine est en gestation à laquelle l’individu appartient à plusieurs registres à la fois. On n’est plus dans le formel mais l’informel.

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