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8 février 2012

Taza, clef du Maroc

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Pendant des millénaires, Taza, ou plus précisément la « trouée de Taza », ce col étroit entre le Rif au Nord et l’Atlas au sud, reliait les plaines Atlantiques aux steppes du Maghreb central. C’est par-là que débouchaient les invasions. Son contrôle fut vital pour tout pouvoir politique, les Romains comme les Musulmans, les colonisateurs français comme [...]

« Taza est en train d’interroger le Maroc politique sur sa capacité à faire le lien entre crise socioéconomique et réformes institutionnelles ».

« Taza est en train d’interroger le Maroc politique sur sa capacité à faire le lien entre crise socioéconomique et réformes institutionnelles ».

Pendant des millénaires, Taza, ou plus précisément la « trouée de Taza », ce col étroit entre le Rif au Nord et l’Atlas au sud, reliait les plaines Atlantiques aux steppes du Maghreb central. C’est par-là que débouchaient les invasions. Son contrôle fut vital pour tout pouvoir politique, les Romains comme les Musulmans, les colonisateurs français comme les sultans alaouites. Les manifestations qui s’y succèdent depuis quelques semaines ne font pas mentir cette vocation géographique : Taza est en train d’interroger le Maroc politique sur sa capacité à faire le lien entre crise socioéconomique et réformes institutionnelles.

De l’émeute provinciale à la révolution nationale
Omar Saghi Politologue et écrivain, enseignant-chercheur à Sciences Po Paris www.omarsaghi.com

Omar Saghi Politologue et écrivain, enseignant-chercheur à Sciences Po Paris www.omarsaghi.com

La chute des dictatures arabes est un pur événement politique, dont il est difficile de rationaliser l’ensemble des causes. Cependant, quelques récurrences dans plusieurs pays ébauchent un modèle de propagation. La première étape est celle des émeutes dans des petites villes de province : une colère sourde réclame des améliorations économiques. La seconde étape est décisive : si les grandes villes et la capitale suivent le mouvement, celui-ci se transforme en soulèvement national. C’est ainsi que l’immolation de Bouazizi, dans une petite ville du Sahel tunisien, devint une révolution lorsque les classes moyennes de Tunis descendirent à leur tour dans la rue. C’est ainsi aussi, a contrario, que le régime syrien tint pendant des mois, tant que Damas et Alep ne bougeaient pas. On remarquera que le passage de la première à la seconde étape n’est pas un simple déplacement géographique : entre la manifestation à Sidi Bouzid et le défilé des avocats à Tunis, une métamorphose a eu lieu. La revendication sectorielle est devenue un projet politique, et la scène locale un théâtre national. Un autre trait spécifique se retrouve dans ces révolutions, en Tunisie comme en Syrie ou ailleurs, le rôle des nouveaux médias. Pendant des siècles, jacqueries paysannes et émeutes de la plèbe urbaine se sont succédé sans déboucher sur des changements politiques. L’articulation entre mal-être social et demandes institutionnelles est au cœur de la modernité. Des acteurs spécifiques – intellectuels, syndicats, partis – se sont mêmes spécialisés dans cette articulation. Or les révolutions arabes récentes ou en cours se sont faites sans ces « spécialistes » : ceux-ci ont été éradiqués par la terreur ou domestiqués par les prébendes. Malgré tout, au milieu de ce désert politique, les manifestants surent formuler des demandes politiques concrètes bien que radicales : ils disposaient pour cela d’instruments inédits, les nouveaux médias, qui remplacèrent pour un temps les introuvables partis d’opposition.

Un paradoxe marocain ?

Au Maroc, la situation est différente : les « spécialistes » de la relation entre réclamations socioéconomiques et changements politiques existent et agissent, ou ont toute latitude pour le faire. Un parti d’opposition est même, depuis peu, à la tête du gouvernement. Et pourtant, depuis quelques années, régulièrement, des manifestations éclatent dans des petites villes de province, échappant largement à l’intermédiation des partis ou des syndicats. Les étouffer par la répression ou des concessions qui rachètent la paix sociale est potentiellement chose aisée : pour le pouvoir, il s’agit de maintenir la manifestation dans les limites de l’émeute spontanée et de la réclamation négociée. Mais les nouveaux médias viennent combler le vide institutionnel : à Sidi Ifni déjà, il y a quelques années, une manifestation locale s’était transformée en affaire nationale par la diffusion des images prises par des anonymes. A Taza, ce qui est nouveau par rapport à Sidi Ifni, c’est le discours que tiennent les manifestants : un discours politique à l’échelle nationale, qui contourne largement la scène partisane ou syndicale marocaine et vise l’ensemble de l’architecture institutionnelle. Pour le moment, Rabat ou Casablanca semblent loin de Taza, mais si rien n’est fait pour institutionnaliser une opposition politique réelle dans la société mais introuvable au parlement, l’ubiquité de Youtube et de Facebook rappellera que, même au XXI° siècle, Taza reste la clef des plaines atlantiques. ◆




 
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