Tout ce que le ciel permet de Douglas Sirk
Dans les années 50, Douglas Sirk a tourné une série de mélodrames incandescents, partagés entre fascination éblouie et critique virulente de l’Amérique. Des films merveilleux où Sirk poussait les figures du genre jusqu’à leur point de rupture : tout un art du paroxysme qui régénérait clichés et archétypes. Maître du mélodrame hollywoodien, Sirk a peint [...]
Dans les années 50, Douglas Sirk a tourné une série de mélodrames incandescents, partagés entre fascination éblouie et critique virulente de l’Amérique. Des films merveilleux où Sirk poussait les figures du genre jusqu’à leur point de rupture : tout un art du paroxysme qui régénérait clichés et archétypes. Maître du mélodrame hollywoodien, Sirk a peint comme personne le carcan dans lequel étouffe la société américaine des années cinquante. Intellectuel européen jusqu’au bout des ongles, Sirk a été fasciné très tôt par l’Amérique, qui fut surtout pour lui un choc esthétique.
« Tout ce que le ciel permet », réalisé en 1955, fait partie de cette décennie glorieuse du cinéaste allemand exilé à Hollywood. Cary Scott, une jeune et jolie veuve, habite seule dans une petite ville de Nouvelle-Angleterre. Sa solitude n’est adoucie que par les visites occasionnelles de ses grands enfants qui fréquentent des écoles lointaines, de quelques amis et d’un admirateur, Harvey. Cary se lie d’amitié avec Ron Kirby, le jardinier, plus jeune qu’elle, et en tombe amoureuse, malgré les commérages du quartier et l’opposition de ses enfants… « Tout ce que le ciel permet » réunit le couple Jane Wyman- Rock Hudson, un an après « Le secret magnifique ». Le mélodrame, d’une beauté à couper le souffle, porte un regard sans concession sur la société américaine, pétrie de préjugés, à laquelle il oppose le thème du retour à la nature, à une vie simple et primitive. La solitude de Cary, l’égoïsme et l’ingratitude de ses enfants, font l’objet de scènes d’une cruauté saisissante, qui contrastent avec la quiétude du domaine sauvage de Ron. Cette fusion du mélodrame populaire et de la réflexion philosophique a inspiré en 1974 à Rainer Weiner Fassbinder, grand admirateur de Douglas Sirk, « Tous les
hommes s’appellent Ali ». En 2002, le jeune Todd Haynes rendait un hommage flamboyant à « Tout ce que le ciel permet » dans le magnifique « Loin du Paradis ». A propos de Douglas Sirk, R. W. Fassbinder disait : “Aucun d’entre nous, ni Godard, ni Fuller, ni moi, aucun n’approche de Douglas Sirk… J’ai vu six films de Douglas Sirk. Au nombre desquels se trouvent les plus beaux films du monde.” Après avoir tout sacrifié à sa famille, seul un miracle pourrait sortir Jane de cette prison dorée et insupportable. Mais nous sommes chez Douglas Sirk ; les couleurs vives qui baignent son film rendent perceptible la possibilité d’un tel miracle ; et le titre lui-même est évocateur. Le miracle est possible… Dans ce mélo magnifique, rien n’est vraiment réaliste : tout semble exagéré, et pourtant d’une justesse totale. La justesse du ton tient aussi à ce que les personnages sont bien plus complexes qu’il n’y paraît. En apparence, celui de Hudson est un pur stéréotype : celui du type bon et simple, ouvert et honnête, et d’une liberté absolue. Mais la vérité est bien plus complexe : son refus de céder aux faux-semblants et son mépris pour les conventions sont en fait des postures simples à assumer, au regard du dilemme de la mère de famille bourgeoise, à qui il demande de quitter ses habitudes de toute une vie, ainsi que la maison dans laquelle ses enfants ont grandi. Rien n’est simple, mais tout est sublime dans ce très grand film que seul Sirk pouvait réussir aussi bien. Qui d’autre que lui aurait pu rendre si émouvant ce plan qui montre Jane Wyman devant une baie vitrée s’ouvrant sur la campagne enneigée, et où un cerf se promène en toute liberté… ◆


