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Dossier

3 décembre 2010

Voyantes : psychologues ou charlatans ?

Ecrit par

h. hachimi P armi les plus vieux métiers du monde, figure certainement celui de diseur de bonne aventure. Présents dans toutes les sociétés, ces «sorciers» sont consultés par toutes les couches sociales de toutes les nationalités, pour apporter réconfort et réponses aux incertitudes de la vie. Nombreux à exercer au Maroc, ils vivent d’un métier [...]

h. hachimi

P

armi les plus vieux métiers du monde, figure certainement celui de diseur de bonne aventure. Présents dans toutes les sociétés, ces «sorciers» sont consultés par toutes les couches sociales de toutes les nationalités, pour apporter réconfort et réponses aux incertitudes de la vie. Nombreux à exercer au Maroc, ils vivent d’un métier dont la seule devise est : «Paye-moi et Dieu t’aidera».

Lalla Mina «Moulat l’baraka» (diseuse de bonne aventure)

C’est au douar Ouled Issa, à Khmiss Zmamra, dans la région de Doukkala, qu’une fameuse voyante, connue pour sa baraka, officie. Les gens viennent de toutes les régions du Maroc pour la consulter. Elle vit et reçoit dans une grande maison de campagne, ornée d’une lourde «khoukha» (porte en bois). A peine le pas de la porte franchi, les clients doivent attendre l’autorisation du fils de Lalla Mina pour pénétrer dans la «qobba» (salon). En ce jeudi de novembre, jour du souk hebdomadaire du village, une cinquantaine de personnes attendent leur tour. La voyante est installée dans une pièce attenante. Deux femmes à son service font passer les clients, chacun son tour, dans son cabinet. Certains sont ici depuis près de trois heures. Une femme s’est déplacée depuis Meknès pour tenter de savoir pourquoi ou pour qui son mari l’a quittée. Elle est ici sur les conseils d’un membre de sa famille qui n’a eu de cesse de lui vendre l’efficacité de Lalla Mina : «Même si elle est chère, elle te dira la vérité, c’est une chrifa qui te dira tout sur ton passé et ton avenir», raconte-t-elle avant d’ajouter que «c’est la troisième fois que je viens la voir et franchement, ses consultations sont utiles pour moi. Lalla m’aide à trouver des solutions et à mieux appréhender ma vie». Des personnes de tous horizons viennent consulter la diseuse de bonne aventure, des paysans aussi bien que de classe moyenne ou plus aisée. L’attente et l’anxiété se lisent sur les visages de chacun. Tous recherchent des solutions, même des hommes, comme celui assis en face de la Meknassia. L’homme est un riche villageois, il vient parce qu’on a volé son bétail et il veut savoir qui a fait le coup. Il ne cesse de répéter que Lalla Mina va lui dévoiler le nom du voleur et qu’il le tuera en sortant de chez elle. Il crie : «Trente moutons et cinq vaches ! Vous vous rendez compte !». Certains se demandent discrètement s’il a appelé la gendarmerie du village et la Meknassia s’empresse de répondre : «Non, ils ne pourront rien faire pour lui, à part un PV, mais soyez sûrs que Lalla Mina va lui dévoiler le nom du coupable».

Lorsque le tour d’un client arrive, il doit d’abord donner quelques dirhams à la servante qui le conduit jusqu’à la voyante. Lalla Mina est une femme d’à peu près soixante-dix ans dont les rides sillonnent un visage sévère. Vêtue d’habits traditionnels aux couleurs vives, la voyante est entourée de morceaux de charbon et de bois de santal. Avant même de prononcer un mot, elle fait signe au client de déposer son argent dans un petit panier posé à même le sol, cinq cents dirhams la consultation. Devant elle, un dessous de plat en paille sur lequel sont disposés quelques cailloux et un crochet métallique.

Lalla Mina commence à parler en tripotant tranquillement les cailloux sur le dessous de plat. Elle pose des questions détaillées sur ce que la personne vient chercher. Ce visiteur est victime d’un vol de bijoux, chez lui. Après avoir posé de nombreuses questions sur la famille et l’entourage proche de son client, la voyante lui annonce «que c’est une certaine dame, avec un profil ressemblant à pratiquement toutes les femmes de ma famille, c’est-à-dire ni grande ni petite, ni jeune ni vieille, qui a fait le coup», témoigne le client, l’air dépité, en sortant de la maison de Lalla Mina. «J’ai le sentiment qu’elle a bien cerné ma psychologie», renchérit-il, «vous êtes quelqu’un de bien, une personne généreuse, vous n’allez avoir que du bon dans votre vie. Elle m’a flatté pour mieux capter mon attention». Allégé de cinq cent dirhams, le malheureux client repart en se demandant s’il n’était pas en face de sa voleuse finalement…

Nadia, voyante de la haute propose ses services au téléphone

A Hay Ryad, un des quartiers les plus chics de la capitale, exerce Nadia, l’une des plus fameuses voyantes du Royaume. Il faut prendre rendez-vous avec elle par téléphone au moins trois semaines en avance. Son français impeccable et son intonation langoureuse dévoilent une femme instruite, douce et raffinée. Elle s’enquiert de savoir si le client veut simplement un entretien téléphonique ou s’il préfère une consultation de visu. Elle ne parle pas d’argent. Le jour du rendez-vous est arrivé. Sa maison, au milieu d’un alignement impeccable d’autres demeures tout aussi larges et luxuriantes, sont les signes d’une catégorie sociale élevée. Un vaste jardin bien entretenu mène à un grand salon moderne dont les murs sont ornés des toiles des plus fameux peintres du pays. On a l’impression d’être dans l’antre d’un grand intellectuel marocain : une bibliothèque immense chargée de livres, d’épais tapis, des éclairages tamisés… Et seulement quatre personnes, trois femmes et un homme, patientent, installées sur de confortables fauteuils. Trois jeunes femmes bien habillées viennent proposer un thé, un café ou un jus de fruits aux clients. Trop anxieux peut-être, personne ne prend rien. Le silence s’abat à nouveau sur le salon. On sent que l’extrême discrétion est de mise. Des personnes des plus hautes sphères de la société viennent consulter Nadia, cela ne doit donc pas s’ébruiter. Une demi-heure passe avant qu’une des jeunes femmes ne vienne prévenir une cliente que son tour est arrivé. Les horaires de rendez-vous sont bien respectés ici. «Je suis entrée avec le cœur battant à tout rompre», raconte Aïcha en sortant de chez Nadia. La voyante l’accueille d’un : «Alors, ma belle ?» chaleureux et réconfortant. Le mari d’Aïcha ne rentre pas à la maison en ce moment et certaines ses amies lui ont assuré qu’il la trompait. Elle est venue consulter la voyante rbatie pour en avoir le cœur net. «Encore une histoire d’homme !», s’exclame Nadia. «Savez-vous que le cancer du sein est provoqué par le stress que les femmes endurent avec leurs hommes ?», demande la voyante à Aïcha. «Je ne savais pas», répondit la jeune femme. «Elle a l’air d’en connaître un rayon en médecine», confie-t-elle. Nadia dispose ses cartes sur la table devant elle et commence : «D’abord, c’est de ta faute, tu ne prends pas soin de toi, c’est pour cela que ton mari va voir ailleurs». «Elle a raison», rougit Aïcha. Nadia replonge dans ses cartes deux ou trois fois, puis relève la tête sans prononcer un mot. «A la troisième carte, elle m’a scrutée attentivement et a déclaré : «Ton mari est avec une femme médecin ou ingénieur, elle n’est pas mariée, il l’a rencontrée dans un café. Mais il n’est jamais trop tard pour le récupérer. La prochaine fois, amène-moi sa photo, la tienne et une boîte d’aiguilles toute neuve. Nous allons travailler sur trois séances et n’oublie pas de prendre soin de toi à partir de maintenant. Va chez le coiffeur, le dermatologue, renouvelle ta garde-robe et ne parle pas beaucoup avec lui»». Aïcha a payé sa première consultation mille dirhams.

Le fqih de Sidi Bennour

A Tlet Sidi Bennour, près d’El Jadida, exerce un vieux fqih. Depuis des années, les âmes désespérées se pressent chez lui, un œuf à la main. La méthode semble être la même que chez les autres diseurs de bonne aventure : il pose d’abord des questions à son «patient» avant de répondre aux tourments existentiels de ce dernier. C’est sa façon de poser un diagnostic. Le vieux fqih a divisé sa maison en deux parties : d’un côté, la salle d’attente avec ses clients assis par terre et de l’autre, son cabinet. Il a pignon sur rue. Sa femme travaille pour lui et passe ses journées à faire des allers-retours entre les deux pièces en répétant à qui veut l’entendre : «Ah, la vie n’est pas facile ! Il ne me paye pas !». Une façon de faire comprendre aux clients l’importance de son pourboire. Elle se penche alors vers celui ou celle qu’elle accompagne auprès du fqih et lui glisse : «Tu lui racontes tout, il est efficace, tu vas voir !». Elle prétend qu’une femme stérile a eu des enfants après l’avoir consulté.

Dans la pièce du vieux fqih, l’odeur est aigre, humide et amère. Il est assis sur une peau de mouton et entouré d’un étrange bric-à-brac. Des livres, de longues plumes, des vieux morceaux de carton… Le client doit d’abord lui donner son Å“uf, qui rejoint alors la pile d’œufs disposée derrière l’officiant, avant que ne commence la lecture des lignes de la main. Puis le vieil homme entame son examen en déclarant à son patient : «Si tu veux que je prenne soin de toi, tu dois prendre soin de moi et m’apporter, dès demain, une djellaba et une paire de babouches». Mais «le prix de la consultation reste à ton appréciation», ajoute-t-il, amène (!). Une consultation que sa femme ne cesse d’interrompre pour lui chuchoter à l’oreille les informations qu’elle récolte dans la salle d’attente sur les clients qui attendent leur tour.

Le folklore marrakchi

Tous les jours à quatre heures de l’après-midi, une quarantaine de femmes, jeunes et moins jeunes, se retrouvent sur la place Jamaâ El Fna. Elles hèlent les passants en souriant : «Viens, on va te lire l’avenir !». Elles proposent un service particulier et n’hésitent pas à tirer un petit tabouret pour que le passant s’y installe, avant de lancer un petit trait d’humour pour le mettre à l’aise : «C’est ton amour qui te fait souffrir, je le sens ! J’ai la bonne recette pour toi. Donne-moi 10 dirhams». La voyante ne continuera à dévoiler le passé et l’avenir de son client qu’une fois la pièce de dix dans sa poche. Puis vient le deuxième trait d’humour, un peu plus coquin, sur les amis ou les voisins de son interlocuteur. Elle lui raconte ses histoires à elle, qu’elle était jolie et avait plein d’amoureux quand elle était plus jeune, et maintenant qu’elle est vieille, personne ne la veut. Ses propres expériences servent à ce que sa «proie» la prenne en exemple.

Pour la garder plus longtemps, elle sort ses cartes de sa poche, elle les lira si on ajoute encore 10 dirhams à sa cagnotte. En se penchant sur son jeu écorné, la femme sert, pour la centième fois, une histoire bien rodée valable pour tous. Elle bombarde sa victime d’anecdotes puis lui demande de revenir le lendemain, parce qu’elle aura d’autres choses à lui raconter, car elle n’a pas terminé son histoire. Le lendemain à seize heures, elle sera là avec ses collègues et le même jeu recommencera, tous les jours de la semaine.

3 questions à

Hassan Kouroumfoul, sociologue

«Une grande partie
de la population marocaine est superstitieuse»

Pourquoi ce besoin de consulter des voyants ?

C’est un phénomène qu’on retrouve dans tous les pays, même les plus avancés économiquement. Une partie de la population cherche à avoir des infos sur l’avenir parce qu’il y a une grande part d’incertitude dans la vie, que certains cherchent à élucider en allant chez des voyants. Mais ce comportement est lié à un type de personnalité particulier. Ce sont souvent des personnes vulnérables qui cherchent à dépasser leur situation de faiblesse et de doute en cherchant des informations sur leur vie, afin de prendre les précautions nécessaires. Mais bien souvent, ces révélations s’avèrent fausses.

La société marocaine est-elle particulièrement superstitieuse ?

Non, ni plus ni moins que quelque autre société. Mais une grande partie de la population marocaine est superstitieuse car elle n’a pas tranché avec son passé, ses traditions, ses mœurs et a toujours vécu dans une ambiance d’esprit magique. Et même avec le développement de l’information et de l’éducation, il existe encore des gens qui croient au pouvoir des voyants.

Qu’est-ce que ça apporte aux gens ?

C’est généralement un apport psychique, si la voyante est assez intelligente pour dire à la personne ce qu’elle a envie d’entendre. Les voyants sont généralement très intelligents et connaissent toutes les ficelles de la manipulation psychologique. Ils réconfortent leurs clients dans leurs certitudes. On dit que les psychologues d’aujourd’hui sont les sorciers d’hier, puisqu’à la base, ça répond toujours à un besoin psychologique.





 
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