Zlotowsky : « Rester vigilant face à la crise européenne »
économiste en chef de Coface, Yves Zlotowsky revient dans cet entretien sur les effets de la crise bancaire européenne sur le Maroc, les risques majeurs pour les entreprises et les moyens de les limiter.
Quels sont les effets directs de la crise bancaire sur le Maroc, sachant que les banques françaises sont très actives au Maroc ?
Si vous regardez aujourd’hui la situation du Maroc, le pays n’a pas trop souffert de la crise en Europe. C’est vrai que la croissance a ralenti à cause de la récession dans la zone euro, mais cette croissance reste raisonnable. Par contre, ce qui risque de pénaliser cette croissance est le degré d’aggravation de cette crise. Ceci dit, le Maroc est vulnérable par plusieurs canaux de transmission. Le canal commercial vu que la France et l’Espagne sont les deux grands partenaires commerciaux du Maroc. Il y a aussi la question des investissements directs et celle des transferts des MRE. Donc si une économie se contracte davantage, il y aura des difficultés au Maroc. Ensuite, il y a la question des crédits bancaires. Il faut savoir que le Maroc n’est pas très dépendant du crédit bancaire des banques européennes. C’est en gros 25 % du PIB marocain. Ce n’est pas petit mais comparé aux 65 % de la Hongrie ou la Roumanie, on est très loin de la vulnérabilité de l’Europe centrale. La deuxième chose c’est l’effet arbitrage. Les banques européennes n’ont aujourd’hui aucun intérêt à se retirer du Maroc, qui dispose d’une économie stable, un système bancaire très sain avec une bonne réglementation prudentielle. S’il y avait des choix à faire, je ne crois pas que le Maroc serait visé.
Pourquoi n’évaluez-vous pas le risque souverain dans le cadre de vos analyses ?
Nous intégrons le risque souverain dans notre analyse des risques mais nous ne le mesurons pas. Ce n’est pas l’objet de notre évaluation, on regarde plus le risque « entreprises». Toutefois, je conviens qu’il y a un lien entre la crise souveraine et le risque des entreprises. C’est totalement lié. En Grèce par exemple, l’État paye très mal les entreprises et cela se répercute sur leur trésorerie. Vous avez l’austérité, la récession, le problème du crédit bancaire… donc il y a plein de canaux de transmission entre la crise souveraine et les entreprises.
Qu’en est-il du Maroc ? Est-ce qu’il y a des risques majeurs pour les entreprises ?
Au Maroc, on peut avoir des retards de paiement mais pas d’impayés secs. Généralement, on n’a pas ce type de problèmes. Personnellement, je ne suis pas inquiet. En revanche, la dette publique marocaine remonte. Aujourd’hui, le déficit budgétaire remonte parce qu’il y a beaucoup de dépenses publiques. A mon avis, il faudra bien se pencher sur cette question. Cependant, je peux vous dire que le Maroc est bien placé dans la région dans la mesure où c’est souvent une dette domestique et non pas une dette extérieure. Donc il n’y a pas de contraintes extérieures. De ce fait, cette tendance de réendettement du Maroc doit faire l’objet d’une surveillance à long terme, surtout lorsqu’on a un déficit courant. Le problème du Maroc c’est qu’on sent qu’il y aura un double déficit. Une situation qui a frappé la zone euro. Donc, il faut rester vigilant.
Que faudra-t-il faire pour limiter les risques et quel rôle pourrait jouer la Banque centrale dans ce sens ?
Il faudra un meilleur accès à l’information. Il faut que les entreprises cultivent une culture de l’information et de la transparence pour savoir où sont les risques et cela facilite énormément le métier de l’assurance-crédit. Vous savez, le Maroc a une bonne expérience en la matière et on est bien payé. Mais cela peut être amélioré. Par rapport à la banque centrale, on demande à Bank Al-Maghrib de tout faire mais ce n’est pas possible. La banque centrale peut inciter ou offrir des avantages en termes de coût du crédit aux banques, mais c’est les banques qui peuvent décider de donner du crédit ou pas.
D’ailleurs, avez-vous observé un resserrement des crédits octroyés aux entreprises à cause de la crise ?
Au Maroc, on dit souvent qu’on ne donne pas assez de crédits mais si on se réfère aux données, ce n’est aussi vrai que ça. L’intermédiation bancaire au Maroc est relativement plus développée et profonde par rapport à d’autres pays. Le poids du crédit par rapport au PIB est assez élevé au Maroc et notamment pour le secteur privé. Il est de l’ordre de 75 % du PIB. Ce taux a augmenté de manière saine. Car en même temps, on n’a pas vu de dégradation du portefeuille des crédits des banques. Et dans les pays où cela s’est fait trop vite, le grand risque est qu’ensuite vous avez une dégradation trop forte des portefeuilles bancaires et cela induit une crise bancaire. Il vaut mieux croître moyennement et de manière stable que d’avoir des croissances fulgurantes et après s’écrouler à mi-chemin.
Quels sont les pays où il y a moins de risques aujourd’hui ?
Quand on regarde l’évolution des risques aujourd’hui, on s’aperçoit qu’il y a eu un grand changement depuis quelques années. En effet, les risques diminuent dans les pays émergents et augmentent dans les pays avancés. Les cartes sont complètement bouleversées. Cette situation est due d’une part au grand volume des dettes dans les pays avancés. De plus, ce n’est pas une question de dettes étatiques mais également de dettes des ménages des entreprises. Pour revenir au Maroc, sa dette externe est relativement maîtrisée. C’est une dette largement domestique. ◆


